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30 / 03 / 2026 | 7 vues
Valentin Rodriguez / Abonné
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Quel avenir pour l’Europe spatiale, et quelle place pour la France et son industrie ?

Entre la domination américaine, la montée en puissance chinoise et une course aux armements qui a désormais investi l'orbite, ce sont un continent et une filière qui jouent ici leur souveraineté mais aussi leur survie. Dans le dossier qu'elle a constitué ce mois-ci, notre fédération entend faire entendre la voix des salariés et s’assurer qu’ils ne soient pas perdus dans l’espace. (1) 

L'espace n'est plus le domaine réservé des rêveurs, des rêveurs, des chercheurs et des astronautes.

C'est désormais un terrain de confrontation stratégique, un espace de compétition économique féroce, et l'infrastructure invisible sur laquelle repose une part croissante de notre vie quotidienne.
 

Des prévisions météorologiques aux paiements bancaires, de la navigation routière à la surveillance de la pollution atmosphérique, des opérations militaires à la gestion des catastrophes naturelles, les technologies spatiales ont cessé d'être un luxe pour devenir une nécessité vitale.

Quand Elon Musk a brandi la menace de couper l'accès de l'Ukraine à sa constellation Starlink, ou quand la Russie a brouillé des satellites de géonavigation et perturbé le trafic civil, le monde a compris que la maîtrise de l'espace était redevenue une question de survie stratégique. L'Europe, elle, a surtout réalisé qu'elle était dangereusement exposée.

C'est dans ce contexte d'urgence que les pays membres de l'Agence spatiale européenne se sont réunis à Brême, fin novembre 2025, pour tenter de répondre à la question qui taraude le secteur depuis plusieurs années : le Vieux Continent peut-il encore peser dans la course à l'espace, et à quel prix ?


UNE RÉVOLUTION INATTENDUE


Pour comprendre où en est l'Europe spatiale aujourd'hui, il faut remonter le fil d'une histoire à la fois glorieuse et douloureuse. Glorieuse, parce que le programme Ariane a constitué l'une des grandes réussites industrielles du continent.

Lancée en 1979, elle a progressivement hissé l'Europe au rang de n°1 du lancement spatial commercial, Arianespace contrôlant entre 30 et 40 % du marché international au milieu des années 2010. Douloureuse, parce que cette domination s'est effondrée sous les coups d'une révolution que personne n'avait anticipée : le besoin grandissant des constellations, voire des mégaconstellations.

SpaceX a développé à marche forcée son Falcon 9 réutilisable pour ses propres besoins liés à Starlink. Au passage, il a littéralement réinventé les règles du jeu en proposant des coûts de mise en orbite imbattables, à environ 2 700 dollars le kilo en orbite basse, deux à trois fois moins cher que ses concurrents.
 

Pendant ce temps, la transition entre Ariane 5, arrêtée prématurément, et Ariane 6 (dont l'architecture validée en 2014 sans capacité de réutilisation accumulait retards et surcoûts) a laissé l'Europe sans lanceur lourd opérationnel pendant plusieurs années cruciales, la contraignant à se tourner vers... SpaceX pour certains de ses propres lancements institutionnels. L'invasion russe de l'Ukraine en 2022 est venue aggraver le problème, privant l'Europe des capacités des lanceurs Soyouz, tout en forçant une prise de conscience salutaire : l'espace est un domaine militaire à part entière, et le Vieux Continent ne pouvait plus se permettre d'en sous-estimer les implications. En quelques années, le secteur a donc été ébranlé simultanément par une révolution technologique portée par le secteur privé américain, par l'affirmation des ambitions spatiales chinoises , et par une recomposition géopolitique profonde qui a fait de la souveraineté spatiale un impératif de défense nationale. « Il faut cependant se garder de comparer Ariane, qui répond à des contraintes institutionnelles et de marché, précise le DSC ArianeGroup Frédéric Libert, et SpaceX, dont le développement n’est guidé que par ses intérêts propres. »


UNE EUROPE À LA PEINE


À l'heure du rendez-vous de Brême, l'état des lieux était à la fois encourageant et préoccupant. La mise en service d'Ariane 6 comptait parmi les bonnes nouvelles.

Depuis son vol inaugural de juillet 2024, le lanceur lourd européen a enchaîné quatre lancements en 2025, auxquels s'ajoutent trois tirs de sa petite cousine Vega. ArianeGroup prévoit de doubler ce rythme d'ici 2027, une montée en cadence qui constitue au passage un record historique pour un lanceur lourd, témoignant du maintien d'un savoir-faire remarquable.

Les métallos  d'ArianeGroup, de Vernon aux Mureaux en passant par Issac et Le Haillan, peuvent en être fiers. Mais la photographie globale restait sévère. Le marché spatial mondial progresse à un rythme de 10 % par an, croissance qui et chinois. SpaceX a réalisé à elle seule 165 lancements en 2025, dont une très grande partie pour ses propres besoins, soit plus de la moitié des tirs mondiaux. La Russie, de son côté, s'effondre à 16 lancements, contre 25 en 2019.


Le déséquilibre financier est l'illustration la plus brutale de cet état des lieux. Le PIB des États membres de l'ESA représente 24 % de l'économie mondiale, mais leurs dépenses spatiales ne pèsent que 10 % des dépenses mondiales, contre 15 % il y a cinq ans, les États-Unis s'arrogeant 60 % du total. Selon le rapport Draghi sur la compétitivité européenne, les investissements européens dans l'espace n'ont représenté que 15 à 20 % des investissements américains sur les quarante dernières années, et la Chine est en passe de dépasser l'Europe sur ce plan. Cette asymétrie chronique se traduit concrètement par une vision du spatial européen tronquée et par des programmes de R&D sous-dotés, une capacité d'innovation bridée, et une industrie qui court après les évolutions technologiques plutôt que de les impulser.


BRÊME 2025, L'HEURE DE VÉRITÉ


C'est dans ce contexte tendu que les pays membres de l'ESA se retrouvaient à Brême les 26 et 27 novembre 2025. Les enjeux étaient clairement posés par Josef Aschbacher, directeur général de l'Agence, qui avait prévenu sans détour que le risque était d'être « exclu de la course mondiale à
l'espace ».

Au menu : le budget pour les trois années à venir, mais aussi les grandes orientations stratégiques, comme le soutien à l’exploitation et des évolutions d’Ariane 6, le déploiement de la constellation sécurisée Iris² (300 satellites), le renforcement de Galileo, la préparation des futurs lanceurs (dont les réutilisables), l’exploration lunaire, et en filigrane permanent, la militarisation croissante de l'espace.

Car depuis l'invasion de l'Ukraine, la frontière entre spatial civil et spatial militaire s'est définitivement brouillée. La précédente réunion ministérielle, à Séville en 2023, avait permis d'assurer l'avenir d'Ariane 6 et de Vega-C et d'amorcer un nouveau modèle de contractualisation.

Cette fois, l'ambition affichée était autrement plus haute : maintenir l'Europe au rang de puissance spatiale, rien de moins.


DES AMBITIONS À LA HAUSSE


Sur le plan budgétaire, Brême a livré un résultat tangible : 22 milliards d'euros alloués à l'ESA pour la période 2026-2028, contre 17 milliards pour la période précédente, soit une hausse de près de 30 %. La France est rétrogradée au rang de deuxième contributeur avec 3,6 milliards d'euros, derrière une Allemagne qui s'impose en leader avec 5,1 milliards –soit près du quart du total–, et devant l'Italie et ses 3,5 milliards.

Ce budget financera en priorité les lanceurs (4,4 milliards, soit 20 % de l'enveloppe), l'observation de la Terre (3,5 milliards), l'exploration humaine et robotique (3 milliards), les communications sécurisées (2,1 milliards) et la navigation (1 milliard).

Le développement d'un nouveau moteur cryogénique à l'oxygène-méthane a été officialisé, ouvrant la voie au futur lanceur réutilisable Ariane Next, attendu dans les années 2030. La Commission européenne, de son côté, envisage d'allouer entre 45 et 60 milliards d'euros au secteur spatial dans son budget pluriannuel 2028-2034, contre 15 milliards sur la période actuelle. En y intégrant défense, sécurité et espace, on atteindrait 131 milliards, équivalent à une multiplication par cinq. Des chiffres qui donnent l'impression d'un tournant historique.


Mais les salariés de la filière auraient tort de se laisser griser par les seuls volumes. Car l'Europe n'a jamais autant investi dans le spatial et, paradoxalement, semblé y occuper une place aussi réduite. Les États-Unis dépensent toujours sept fois plus.

La logique du « retour géographique », qui impose de répartir les contrats ESA proportionnellement aux contributions nationales, continue de produire trop de petites commandes auprès de trop d'acteurs trop modestes, empêchant l'émergence de champions paneuropéens et augmentant de fait les coûts de production.

La décision d'Eumetsat de confier le lancement de son satellite météorologique à SpaceX plutôt qu'à Ariane 6 a cruellement illustré cette réalité : la « préférence européenne » reste un voeu pieux là où elle devrait être un réflexe institutionnel automatique. Et la montée en puissance de l'Allemagne comme premier contributeur de l'ESA, au moment où Berlin annonce par ailleurs 35 milliards pour sa défense spatiale, peut laisser craindre une persistance des stratégies nationales au détriment d'une vision commune.

RESTER DANS LA COURSE, UNE QUESTION DE VOLONTÉ ?


La crise a au moins remis l'espace au centre des agendas politiques. Andrius Kubilius, premier commissaire européen dédié au spatial, l'a dit clairement : l'Europe doit lancer plus de satellites, plus de fusées, et de meilleures fusées. Ses quatre chantiers prioritaires (bouclier spatial européen, déploiement accéléré d'Iris², renforcement de Galileo pour les usages militaires, constellation d'observation à haute fréquence) dessinent une ambition cohérente. La France a publié avant Brême sa propre stratégie spatiale, articulée autour du maintien d'un accès souverain à l'espace et d'une doctrine de défense spatiale actualisée. L'inauguration du Commandement de l'espace à Toulouse marque l'institutionnalisation d'une approche que les États-Unis pratiquent depuis 1985.


Il y a dans tout cela des raisons réelles d'espérer. L'Europe dispose d'une chaîne industrielle complète, de compétences d'excellence sur des sites qui font la fierté de leurs régions, et d'un port spatial à Kourou unique au monde. La France, qui représente à elle seule 40 % des emplois du secteur spatial européen, a des atouts pour y maintenir son rang.

L'ouverture par ArianeGroup, via sa filiale Sodern, d'un premier site sur le sol américain en janvier 2026 n'est pas qu'un symbole : c'est l'Europe qui va chasser sur les terres du New Space. Mais pour transformer tout cela en victoires durables, il faudra accepter une vérité difficile : la coopération européenne n'est pas une option, c'est la condition sine qua non du maintien dans la course.

 

L'espace est entré dans une nouvelle ère, celle où le numérique, le Big Data et l'intelligence artificielle offrent une opportunité de saut technologique que l'Europe ne peut pas laisser passer, à condition de dépasser enfin le réflexe du chacun-pour-soi qui demeure son talon d'Achille. Les femmes et les hommes qui font vivre cette industrie au quotidien, dans l’ensemble de la filière aéronautique, méritent mieux qu'une ambition proclamée sans les moyens de la tenir.

 

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