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02 / 04 / 2026 | 17 vues
Jean-Claude Delgenes / Membre
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DRH : entre marteau et enclume, pour une refondation éthique de la fonction

Il est une fonction dans l’entreprise dont tout le monde parle… mais que plus personne ne protège vraiment: celle de directeur des ressources humaines.

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Coincé entre les injonctions du sommet et les réalités du terrain, le DRH est devenu l’homme – ou plutôt  la femme car la profession s’est fortement féminisée au cours des dernières années – des contradictions permanentes. À la fois garant du droit, acteur des transformations, régulateur social attendu… et exécutant sommé d’appliquer des décisions qu’il n’a pas toujours contribué à construire. Cette situation n’est plus tenable. Elle appelle une refondation.

D’une fonction stratégique à un rôle fragilisé


Historiquement, le DRH était un acteur clé de l’équilibre interne. Par sa connaissance du droit social, des dynamiques humaines et du dialogue collectif, il jouait un rôle de régulation sociale essentiel.


Il anticipait les tensions, alertait sur les risques, éclairait les décisions. Il était capable de dire non…mais aussi de dire oui. Aujourd’hui, cette fonction s’est progressivement déplacée. Sous l’effet des contraintes économiques et d’une vision de plus en plus court-termisme de la performance, le DRH est souvent réduit à un rôle d’exécutant. Déjà il y a quelques années j’écrivais dans le Miroir Social « les DRH se sont «  anglo saxonisés »

Le DRH  n’est plus vraiment celui qui régule. 

Une fonction prise dans un étau

Trois évolutions majeures expliquent cet affaiblissement.
 

  • La première est la pression économique. Dans un environnement dominé par la recherche de rentabilité immédiate, les considérations sociales sont reléguées au second plan.
  • La deuxième est la dérive managériale. Le DRH est assimilé à un directeur fonctionnel parmi d’autres, chargé d’optimiser « une ressource ». Sa capacité critique devient suspecte.
  • La troisième est la réduction des marges de dialogue. Là où il pouvait autrefois alerter et influencer, il est aujourd’hui souvent mis devant des décisions déjà arbitrées.


Autrement dit, on lui demande de sécuriser ce qu’il n’a pas réellement contribué à décider.

Une perte de reconnaissance… et une exposition accrue

Ce repositionnement a un coût humain. La fonction DRH est aujourd’hui l’une des plus exposées aux risques psychosociaux: burn-out, épuisement, isolement décisionnel. Être en permanence entre le marteau et l’enclume n’a rien d’une métaphore élégante, c’est une réalité quotidienne.


C’est aussi une fonction de plus en plus fréquemment confiée, en situation de crise, à des managers de transition issus de cabinets spécialisés comme Delville Management ou Valtus. Autrement dit, le DRH devient lui-même un symptôme de rupture dans la continuité managériale.


Dans la fonction publique territoriale, la situation est tout aussi révélatrice: les DRH, aux côtés des directeurs généraux des services (DGS), figurent parmi les premiers exposés lors des changements de majorité politique. Ils encaissent en première ligne les recompositions, les tensions et les injonctions contradictoires. Et pourtant, malgré ce niveau de responsabilité, combien accèdent aux sommets ? Très peu.


L’itinéraire de Nonce Paolini, ancien DRH de TF1 devenu PDG, reste une exception. Il souligne surtout une anomalie structurelle: la fonction RH reste tenue à distance du pouvoir réel.

Une complexité croissante… sans pouvoir accru

Et c’est là que le paradoxe devient caricatural. Car jamais les DRH n’ont été autant sollicités.


Ils doivent anticiper les transformations liées à l’intelligence artificielle, accompagner la généralisation du télétravail, repenser les organisations du travail, prévenir les risques psychosociaux, et mener une guerre des talents devenue stratégique, négocier avec les organisations syndicales


Ils sont à la fois juristes, stratèges, sociologues, médiateurs… mais sans disposer pleinement des leviers d’arbitrage.
On exige d’eux qu’ils portent la complexité, sans leur donner la capacité de peser réellement.


Pour un cadre déontologique du DRH


Face à cette situation, il est urgent de redonner à la fonction un cadre clair. Non pas un cadre formel de plus, mais une boussole éthique permettant au DRH de résister aux pressions et aux impératifs parfois brutaux du top management.


Un tel cadre pourrait s’articuler autour de principes simples et exigeants:

  1. Le primat du droit
    Le DRH ne peut être l’instrument de décisions contraires au droit du travail. Il en est le garant, non le contournement organisé.
  2. La protection de la santé des salariés
    Aucune stratégie ne peut justifier une dégradation consciente des conditions de travail ou de la santé physique et mentale.
  3. Le devoir d’alerte
    Le DRH a la responsabilité d’alerter la direction générale sur les risques sociaux, juridiques et humains, même lorsque ces alertes dérangent.
  4. L’indépendance professionnelle
    Il doit pouvoir exercer son jugement sans subir de pressions incompatibles avec ses responsabilités. Cela suppose une reconnaissance explicite de son rôle critique.
  5. La défense du temps long
    Le DRH est l’un des rares acteurs internes capables de rappeler que la performance durable ne se construit pas contre les salariés, mais avec eux.
  6. La loyauté équilibrée
    Sa loyauté va à l’entreprise dans son ensemble, et non à une vision court-termiste ou à des intérêts strictement financiers.


Redonner au DRH sa place dans la gouvernance

Ce cadre éthique ne sera crédible que s’il s’accompagne d’un repositionnement réel. Le DRH doit siéger pleinement dans les comités exécutifs et les instances de décision stratégique. Pas comme figurant, mais comme acteur à part entière. L’exclure ou le marginaliser revient à priver l’entreprise d’une capacité essentielle d’anticipation et de régulation. Car une organisation qui neutralise son DRH s’expose, tôt ou tard, à des crises qu’elle aurait pu éviter.

Entre le marteau et l’enclume, le DRH incarne aujourd’hui toutes les tensions du monde du travail contemporain.
Mais cette position n’est pas une fatalité.
À condition de lui redonner un cadre éthique clair, une capacité d’expression réelle et une place pleine dans la gouvernance, le DRH peut redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être: un régulateur, un protecteur, un stratège du long terme.

À défaut, il restera ce qu’il est en train de devenir: un exécutant exposé… et sacrifiable.
Et dans ce cas, il ne faudra pas s’étonner que les entreprises perdent bien plus qu’une fonction.
Elles perdront leur capacité à se protéger elles-mêmes

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