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18 / 09 / 2026 | 18 vues
Rodolphe Helderlé / Journaliste
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Inscrit(e) le 16 / 11 / 2007

Accélération

Quand l'accélération numérique épuise le travail

Retour sur la conférence portée par Jean-Claude Delgènes, président fondateur de Technologia et organisée par Miroir Social.  Morceaux choisis de 1h30 d’intervention avec 226 personnes en ligne et 235 messages partagés dans le chat. 

 

« Ma volonté quand j'ai créé Technologia, ça a été justement de faire en sorte que les technologies soient anthropocentrées — qu'elles servent l'individu plutôt qu'elles ne l’asservent. On est aujourd'hui, avec l'IA, quarante ans après, en train de revenir à cette vision-là. »
 

L'accélération des rythmes : un diagnostic sociologique avant d'être technologique

 

Jean-Claude Delgènes situe l’épuisement au travail dans une accélération de fond, antérieure à l'IA, qu'il relie explicitement au philosophe allemand Hartmut Rosa 


« On a une accélération à la fois technique et sociale des rythmes de vie. Chacun d'entre nous vit accroché à des rythmes sociaux. » 


Sur le confinement de 2020, un contre-exemple révélateur : la déconnexion brutale entre rythmes individuels et rythmes sociaux a eu deux effets opposés — d'un côté des reconversions et des envies de changement de vie, de l'autre une explosion de l'anxiété et de la dépression chez ceux qui avaient perdu leurs repères.

« Comme le dit Rosa, nous n'habitons plus le temps, nous ne le vivons plus, nous le poursuivons. » 


C’est une image forte : « C'est un peu le rat dans la cage, qui tourne sans arrêt. »


Le tournant technologique précis n'est pas l'IA générative de 2022 mais 2007 et l'arrivée du smartphone : « On est passé d'un travail que l'on faisait sur un lieu d'exécution à un travail que l'on peut faire n'importe où, en restant connecté. » 


Ce brouillage des frontières vie privée / vie professionnelle est présenté comme la vraie rupture historique, celle qui a ouvert la voie à l'explosion des pathologies psychiques.

Comment l'IA vient précisément percuter ce mécanisme

Point de bascule technique important : « On est passé d'une IA avant 2000 qui était déterministe à une IA qui aujourd'hui fait des erreurs. » Conséquence directement citée comme cœur du sujet : le travail délégué à l'IA n'élimine pas la responsabilité du salarié, il la déplace vers une activité de vérification et de validation — « On ne délègue pas une activité, on délègue l'exécution d'une activité, qui va nécessiter un véritable travail de validation. »


La liste des mécanismes par lesquels l'IA nourrit spécifiquement l'épuisement :
 

  • Intensification masquée : l'IA produit plusieurs versions d'un même résultat (« 4, 5, 10 modèles différents ») qu'il faut ensuite départager — un travail de vigilance qui « génère une tension extrêmement importante sur l'individu », sans réduction perceptible de la charge malgré les gains de vitesse.
  • Perte de sens à trois niveaux : le sens pour la communauté, le sens comme apprentissage (« qu'est-ce que ce travail m'apprend, quelle qualification ça me donne »), et le sens comme reconnaissance de soi dans l'œuvre accomplie — convoquant l'image du compagnon médiéval qui devient maître par la réalisation d'un chef-d'œuvre. « Le fait est que l'exécution étant menée [par l'IA], même si on l'a validée, cette question du sens est très importante. »
  • Perte de reconnaissance narcissique : « Oui, tu as fait ça avec l'IA, oui, c'est pas mal » — un regard social dévalué par rapport à une production humaine.
  • Doute sur sa propre compétence, par délégation progressive de la maîtrise.
  • Appauvrissement neuronal documenté : une étude du 10 juin 2025 citée à l'appui — moins d'exécution, même validée, entraîne une baisse mesurable des connexions cérébrales. « Le cerveau est un outil, un muscle. Plus vous le faites travailler, plus vous avez de chances de le voir en bonne santé. »
  • Recul de la sociabilité : « Auparavant, pour affronter la complexité, dans un groupe, on discutait. Aujourd'hui, chacun est dans son couloir avec son outil ». Effet cumulatif avec le télétravail.
  • Dette cognitive et recul du jugement critique: « C'est un peu comme un torrent qui lave les pierres. La pierre, c'est vous, c'est votre cerveau. L'eau elle déroule, elle déroule, et elle lisse tout ça. On manque d'aspérité. »


Le droit à la déconnexion 


« La réponse légale n'est pas suffisante. Ce qu'il faut, c'est une réponse au niveau des charges de travail. Si la charge de travail est trop élevée, les gens vont contourner la réglementation — ils vont continuer à travailler pour être au rendez-vous, parce que c'est leur job qui est en cause, leur progression de carrière. »

Fracture sociale entre cadres et non-cadres face à l'IA ?

En réponse à une interrogations soulevée dans le chat  sur le risque que les syndicats, majoritairement issus des rangs non-cadres, négligent les enjeux propres à l'IA pour se concentrer sur le travail atypique et pénible

« 4,5 millions de salariés français sont en travail atypique — un gros tiers des salariés. Il faut considérer chacune de ces populations, ses besoins en matière de prévention, en matière d'attente sociale, et traiter le tout. »


L'accès aux données d’usage sur les outils numériques 


Dans le cadre des expertises pour projet important.


« L'accès aux données, il faut dire les choses comme elles sont : c'est vraiment très compliqué. Même quand on les réclame, les entreprises ne nous donnent pas les informations qui permettraient de dresser une cartographie beaucoup plus précise des risques inhérents à la surconnexion. »
 

Une façon de se sécuriser juridiquement pour les entreprises. C’est d’abord dans le cadre des enquêtes consécutives à des suicides que les directions sont parfois contraintes d’ouvrir l’accès aux données d’usage des outils.
 

Raison de plus de libérer les paroles dans les enquêtes conduites dans le cadre des expertises pour projets importants afin de nourrir les diagnostics sur la réalité des risques.