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17 / 04 / 2026 | 19 vues
Jean-Claude Delgenes / Membre
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L’absentéisme au travail : ce que personne ne veut voir…

Depuis plusieurs mois, la question de l’absentéisme au travail s’impose dans le débat démocratique, portée notamment par les préoccupations des pouvoirs publics. Le gouvernement souligne une progression des arrêts de travail et, surtout, une hausse significative des dépenses d’indemnisation. Les indemnités journalières versées aux personnes en arrêt approchent désormais, bon an mal an, le seuil de 10 milliards d’euros.  Le coût global de ces arrêts estimé à 120 milliards d’euros pèserait sur la compétitivité des entreprises et le bon fonctionnement des services publics.

Nastco


Un constat : L’absentéisme est d’abord appréhendé par les pouvoirs publics comme un enjeu de régulation. Régulation des coûts, des pratiques de prescription, et, dans une certaine mesure, des comportements. Les réponses envisagées s’inscrivent logiquement dans ce cadre, avec un renforcement des contrôles, une attention accrue portée aux prescriptions médicales et une volonté de responsabiliser l’ensemble des acteurs, des salariés aux employeurs.


Cette lecture n’est pas sans fondement. La dynamique des dépenses est bien réelle, et la nécessité d’assurer la soutenabilité du système de protection sociale ne peut être ignorée. Elle appelle des réponses, et il serait vain de le nier.


Pour autant, cette approche tend à privilégier une grille d’analyse principalement financière et, parfois, comportementale, qui ne rend pas pleinement compte de la nature profonde du phénomène. Car derrière l’augmentation des coûts, les données disponibles montrent surtout une transformation des formes d’absences : moins marquées par leur fréquence que par leur durée, avec un poids croissant des arrêts longs dus à l’envol des pathologies psychiques et de la sinistralité.


Cette dégradation s’inscrit dans des tendances de fond largement documentées : le vieillissement de la population active, la progression des maladies chroniques, et la montée des troubles psychiques. À cela s’ajoutent des transformations organisationnelles qui ont, dans de nombreux secteurs, intensifié les contraintes et fragilisé les équilibres professionnels. Ainsi, sans contester la nécessité d’une gestion rigoureuse, il apparaît évident aux gens honnêtes intellectuellement que la lecture dominante ne saisit qu’une partie du phénomène. Elle en éclaire les effets visibles, notamment financiers, mais laisse en arrière-plan ses déterminants structurels.

 

C’est précisément dans cet écart que se loge une difficulté majeure : vouloir agir efficacement sur les arrêts de travail suppose non seulement d’en maîtriser les conséquences, mais surtout d’en comprendre les causes profondes. Faute de quoi, le risque est grand de traiter les symptômes sans véritablement infléchir la dynamique qui les produit. Dans ce cadre, il nous est apparu nécessaire de battre en brèche nombre d’idées reçues quant aux absences au travail, terme qui paraît sans doute moins connoté négativement que celui d’absentéisme. 


LES IDÉES REÇUES AU SUJET DE LA MÉTHODE


1 “Définir l’absentéisme est d’une grande simplicité ! ”


Faux. L’absentéisme paraît, à première vue, une notion évidente. En réalité, il n’existe aucune définition universelle et stabilisée. Selon les acteurs, il peut être interprété de manière très différente, ce qui rend les comparaisons et les analyses particulièrement fragiles. Certaines approches insistent sur le caractère délibéré de l’absence, d’autres sur sa répétition etc. Ces divergences ne sont pas neutres : elles orientent directement la manière dont le phénomène est perçu… et traité. Dans les faits, les périmètres varient fortement d’une organisation à l’autre. Certaines entreprises vont jusqu’à intégrer dans l’absentéisme :
 

  • Les heures de délégation syndicale 
  • Certaines absences liées à des droits sociaux 


Ce type d’élargissement brouille la lecture du phénomène. Car toutes les absences ne relèvent pas de l’absentéisme. Une définition trop large ou trop floue conduit à :
 

  • Surestimer artificiellement le phénomène 
  • Mélanger des réalités de nature très différente 
  • Fausser les comparaisons dans le temps ou entre organisations. 


Chacun a pu noter, à son niveau de lecture, combien les études diffèrent selon les modes de traitement.  Aussi convient-il de définir un périmètre précis afin de réaliser une analyse pertinente, il est recommandé de se concentrer sur les absences ayant un lien, direct ou indirect, avec le travail :

À inclure les arrêts pour :
 

  • Maladie ordinaire ou chronique 
  • Accidents du travail 
  • Maladies professionnelles 
  • Accidents de trajet 
  • Absences injustifiées 


Bien entendu, il convient d’exclure de ce périmètre les congés payés, les formations, la maternité et les activités syndicales. 

Dans cette perspective l’Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail propose une définition structurante : « L’absentéisme caractérise toute absence qui aurait pu être évitée par une prévention suffisamment précoce des facteurs de dégradation des conditions de travail. »


Cette approche présente deux intérêts majeurs :
 

  • Elle relie explicitement l’absentéisme aux conditions de travail 
  • Elle insiste sur la prévention en amont
     

2 ‘’La progression de l’absentéisme est une fatalité on ne peut rien y faire ! ’’ 

Absolument erroné, les expériences menées par Technologia dans l’amélioration des conditions de travail, des organisations du travail et l’adaptation du management démontrent qu’il est possible de réduire fortement les absences professionnelles. En tant qu’expert nous considérons que l’on peut diviser par deux celles-ci. A la condition d’engager un travail en profondeur et d’éviter nombre d’erreurs en particulier l’approche moraliste et culpabilisatrice. 

Les grands axes d’améliorations sont à rechercher dans : 

- La formation des équipes de management, et, le développement de l’écoute active, de la communication non violente si ce n’est de l’empathie
- L’analyse approfondie des RPS, et de la sinistralité avec une mise en débat des situations de travail réel, 
- Une approche des besoins réels des salariés pour trouver des consensus organisationnels en particulier des aidants sociaux 
- L’évitement des visites de contrôle qui n’ont pas d’effets significatifs et qui ruinent les relations de confiance entre employeur et salariés 
- Au contraire favoriser l’esprit collectif et la convivialité, de bonnes relations au travail sont un garde-fou  contre un désenchantement au travail qui peut inciter parfois à une mise en retrait 
- Le maintien d’un lien avec les personnes en arrêt mais sans être intrusif ce qui souvent se réalise par l’entregent des élus du personnel ou par le biais des collègues de la personne arrêtée 
- Enfin par la préparation des retours au travail après de longues absences pour éviter les rechutes sans entrer dans une démarche culpabilisante.
- L’inscription de « l’absentéisme » dans les négociations pour l’amélioration de la qualité de vie et des conditions de travail 
- La mise en œuvre par la direction ou par le CSE via ses experts d’une comptabilité analytique des RPS qui intègre la problématique des coûts directs, indirects et cachés de l’absentéisme 


IDÉES REÇUES AU SUJET DU COMPORTEMENT DES SALARIÉS

3. “Tous les salariés abusent des arrêts maladie !”

A l’évidence cette assertion est fausse si ce n’est culpabilisante selon l’INSEE on constate 0,8 arrêt par personne et par an en moyenne (c’est-à-dire moins d’un arrêt par an en moyenne). 

4. “Les arrêts courts se multiplient et sont le vrai problème !”

Faux. Toujours selon l’INSEE :  56 % des arrêts durent moins de 4 jours mais ne représentent que 12 % du total des jours d’absence. Le coût est ailleurs car à l’inverse 1% des arrêts sont supérieurs à 3 mois et représentent 18% des jours d’absence. Les arrêts courts témoignent en revanche d’un problème relationnel et parfois d’une alerte sur le plan managérial. Ils sont ainsi un signal faible à prendre en compte pour agir en prévention avant que « les égratignures ne deviennent gangrène » et déplacent le curseur de la durée. Car ne nous y trompons pas c’est la durée des arrêts plus que leur fréquence qui coûte à la sécurité sociale. La durée moyenne s’est allongée passant de 21 jours en 2019 à 24 jours en 2024 

5. “ Les jeunes ne veulent plus travailler”

Argument simpliste. Le taux d’absence global des jeunes (3,26%) est plus faible que celui des seniors de plus de 60 ans qui se situait selon le Groupe Apicil à 5,68% en 2024.  Cela étant exprimé on constate que pour la même année un jeune de moins de 30 ans sur deux a eu au moins un arrêt de travail alors que la moyenne de tous les salariés était de 42%. 

En bref, ils sont certes en arrêts un peu plus fréquents mais d’une durée très courte. Les jeunes générations semblent avoir moins de tolérance à la souffrance inutile ou au management inapproprié. Ils réalisent des arbitrages plus réactifs pour préserver leur santé. En effet, un quart des arrêts chez les jeunes sont liés à des troubles psychiques souvent liés à l’anxiété. N’oublions pas que la précarité frappe en priorité les jeunes générations. Celle-ci est le plus souvent sous-estimée voire souterraine. Dans son mémoire de thèse, Claire Caboche (voir travaux IRES), évalue à un million les « jeunes invisibles » qui ne sont ni en éducation, ni en formation, ni en emploi, et ni en accompagnement par France Travail…des jeunes qui disparaissent des statistiques et qui sont souvent cloîtrés dans leur chambre à l’image du Japon ou « le Hikikomori », syndrome bien connu, conduit les jeunes à ne plus sortir de chez eux.
 

6. “L’absentéisme résulte en grande partie de la fraude”

Idée trompeuse. Le constat infondé d’une fraude massive alimente régulièrement le débat public. Elle repose davantage sur une perception que sur une réalité statistique. Les données disponibles montrent au contraire que la fraude reste très marginale.  Il y a quelques années, une analyse de l’Assurance maladie portant sur 10 000 dossiers a estimé  la fraude administrative à 0,17 %. Même en intégrant des fraudes plus complexes ou difficiles à détecter, on reste sur des ordres de grandeur inférieurs à 1 %. 
En bref, la fraude existe et il faut tenter de l’éradiquer mais elle ne structure absolument pas le phénomène. Réduire l’absentéisme en l’abordant sous l’angle de la fraude revient à traiter une anomalie marginale en ignorant le phénomène principal. C’est une stratégie inefficace… mais politiquement séduisante. En focalisant le débat sur la fraude, on invisibilise les déterminants réels. L’immense majorité des arrêts s’explique par des situations de santé objectivables souvent liées au travail lui-même. 

7 “L’absentéisme découle du laxisme des médecins”

Le discours selon lequel les médecins prescriraient trop facilement des arrêts de travail repose sur une lecture partielle de la réalité. En pratique, leur activité est fortement encadrée. Des mécanismes de contrôle existent et se sont récemment renforcés. En septembre 2025, environ 500 médecins généralistes ont été placés sous mise sous objectifs (MSO) par l’Assurance maladie pour une durée de six mois, en raison de niveaux de prescription jugés élevés. Une seconde vague d’ampleur comparable a été engagée en 2026. Soit 1000 médecins sur un total d’environ 237 000 médecins en activité. L’objectif affiché est une réduction de 30 % des prescriptions. En cas de refus ou de désaccord, des dispositifs plus contraignants peuvent être activés par la CNAM, jusqu’à la mise sous accord préalable (MSAP), avec suivi individualisé. 

Pour autant, pour les organisations syndicales des médecins, ces dispositifs reposent sur des analyses comparatives qui peuvent introduire un biais majeur : la confusion entre volume et pertinence. Un médecin peut apparaître comme “surprescripteur” simplement parce qu’il prend en charge une patientèle plus fragilisée. Cancers, troubles musculosquelettiques ou syndromes d’épuisement professionnel impliquent des arrêts longs, parfois répétés, qui gonflent mécaniquement les statistiques sans relever d’un excès de prescription. Dans les faits, le médecin est pris dans une tension constante : protéger la santé de son patient tout en répondant à des objectifs de régulation. L’arrêt de travail relève alors le plus souvent d’une décision médicale contrainte, bien davantage que d’un acte de complaisance. 

LES IDÉES REÇUES SUR LA SANTÉ (LE CŒUR DU SUJET)

8. “Les arrêts sont surtout de confort !”

Cette assertion est fausse. Les arrêts longs représentent la majorité des jours d’absence et des coûts (voir idée reçue 4)

9. Idée reçue : “L’absentéisme résulte principalement du vieillissement de la population”

Cette explication partielle est trompeuse. Le vieillissement de la population active est souvent avancé comme la principale cause de l’absentéisme. Il est vrai qu’il joue un rôle réel, mais il ne permet pas, à lui seul, d’expliquer les évolutions observées. Avec l’allongement des carrières et le recul de l’âge de départ à la retraite, la part des salariés de plus de 55 ans augmente mécaniquement. Or, ces salariés présentent en moyenne :
 

  • Des arrêts moins fréquents 
  • Mais nettement plus longs 
  • Une prévalence accrue de maladies chroniques (cancers, pathologies cardio-vasculaires, diabète) 
  • Des phénomènes d’usure professionnelle liés à des expositions prolongées et ces éléments contribuent effectivement à la hausse des jours d’absence.


Mais réduire l’absentéisme au seul vieillissement revient à passer à côté d’une transformation majeure et en cours celle de la montée rapide des pathologies psychiques liées au travail. Toutes les données convergent : Environ 20 % des arrêts longs, les plus coûteux, sont liés à des troubles psychiques. Ils constituent la première cause d’arrêts de longue durée dans plusieurs secteurs. Leur durée est 2 à 3 fois supérieure à celle des arrêts pour pathologies physiques. Un syndrome d’épuisement professionnel (Burn Out) conduit à un arrêt maladie d’une durée moyenne de 9 mois 

Sur les quinze dernières années, la progression est particulièrement marquée :
 

  • Environ 28 000 accidents du travail d’origine psychique 
     

Une estimation de plus de 100 000 pathologies psychiques susceptibles d’être reconnues comme maladies professionnelles (voir Faire Face aux RPS Jean Claude Delgenes Editions Eyrolles). En bref, ce sont ces pathologies liées au travail, longues et complexes, qui tirent aujourd’hui les coûts vers le haut, la transformation du travail, les carences en prévention favorisent l’émergence de ces troubles psychiques. 
 

10 ‘’Les aidants sociaux n’ont pas d’impact sur l’absentéisme’’  
 

Faux. Les salariés aidants restent largement invisibles dans les analyses de l’absentéisme, alors même qu’ils sont aujourd’hui près de 9 millions en France, dont 60% sont en activité professionnelle. Cette réalité n’est pas marginale. Elle traduit une transformation profonde de la société avec le vieillissement de la population, le maintien à domicile et l’allongement des situations de dépendance en raison des progrès de la médecine qui transforment des maladies autrefois mortelles en maladie chronique. Pour les salariés concernés, cette situation se traduit par une double charge professionnelle et familiale avec des effets directs l’instauration d’une fatigue récurrente, d’un stress chronique et des déséquilibres de temps de vie. Ces tensions favorisent des absences ponctuelles et des arrêts liés à l’épuisement 
Souvent peu identifiées comme telles, ces absences sont pourtant bien réelles et participent à la dynamique globale de l’absentéisme. Ignorer les aidants, c’est ignorer une part croissante et structurelle des causes d’absence au travail.

11 ‘’Les TMS sont en recul et ne sauraient expliquer la montée de l’absentéisme”

TMS demeurent aujourd’hui un socle majeur de l’absentéisme. Ils représentent encore près de 87 % des maladies professionnelles reconnues et constituent la première cause d’arrêts liés au travail. Leur particularité est bien connue : des arrêts souvent longs, entrecoupés de rechutes, qui installent dans la durée une fragilité difficile à résorber. Leur empreinte reste particulièrement visible dans des secteurs exposés comme l’industrie, la santé ou la logistique.

Contrairement à une idée répandue, ces pathologies ne reculent pas. Elles épousent les transformations du travail : intensification des rythmes, répétitivité accrue des gestes, contraintes posturales persistantes, marges de récupération insuffisantes. L’usure s’installe alors progressivement, presque silencieusement, jusqu’à devenir irréversible pour certains.

Mais réduire les TMS à une simple atteinte physique serait une erreur. Ils s’inscrivent de plus en plus dans des trajectoires où se mêlent maladies chroniques, fatigue accumulée et troubles psychosociaux. La douleur physique se double alors d’une fatigue psychique, ralentissant les processus de guérison et compliquant le retour au travail.
Ainsi, l’absentéisme ne se déplace pas d’un registre à un autre. Il se construit désormais dans l’addition des vulnérabilités. Les TMS n’appartiennent pas au passé : ils en constituent toujours l’ossature, sur laquelle viennent se greffer de nouvelles formes de fragilité. 

12 ’’L’absentéisme s’explique principalement par la montée des maladies chroniques’’ 

En France, les maladies chroniques (diabète, cancer, maladies cardiovasculaires, troubles psychiques, etc.) concernent un tiers de la population soit environ 20 millions de personnes. Leur impact sur le travail est massif et souvent sous-estimé. D’abord, il y a une fatigue durable. Beaucoup de patients ne sont pas “malades en continu”, mais vivent avec une énergie fluctuante. Une baisse de productivité, le besoin de pauses, des difficultés à tenir des rythmes standards en résultent. Ensuite, l’absentéisme augmente, à cause des soins, des hospitalisations ou des rechutes. Les traitements eux-mêmes ont parfois eux-mêmes des effets secondaires (douleurs, troubles cognitifs, anxiété), qui compliquent la concentration et la prise de décision. Enfin il faut aussi compter avec l’imprévisibilité : une personne peut aller bien un jour et être incapable de travailler le lendemain. Ce décalage perturbe l’organisation collective.
 

13. “La sinistralité n’est pas un facteur déterminant de l’absentéisme”

Faux. L’idée selon laquelle l’absentéisme serait déconnecté des conditions de travail et de la sinistralité ne résiste pas à l’analyse. Les données disponibles montrent au contraire une dégradation profonde et durable du travail en France.

L’enquête Eurofound de 2021 situe la France en avant dernière position parmi 36 pays européens, à un niveau comparable à celui de l’Albanie. Près de 40 % des salariés occupent un emploi sous tension, marqué par l’urgence permanente, des exigences élevées et des moyens insuffisants. Cette pression s’accompagne de niveaux particulièrement élevés de contraintes physiques et psychiques, de situations de violence ou de discrimination, ainsi que d’un déficit de reconnaissance.

Cette situation n’est pas récente. Dès 2017, le Centre d’études de l’emploi et du travail alertait de la dégradation continue des conditions de travail depuis une quinzaine d’années. Depuis le début du siècle la France figure parmi les pays européens où cette dégradation a été la plus marquée. Cette pression d’un environnement de travail oppressif se retrouve notamment dans les turn-over pour reprendre un terme anglais. En 2022 la France a connu un pic de 2,5 millions démissions (plus de 10 % des effectifs salariés) ce qui est le signe massif d’un désengagement croissant. D’ailleurs quand on interroge les salariés absents environ 60% déclarent avoir le désir de quitter leur employeur. Ce désenchantement est à mettre en relation avec la sinistralité singulière du travail en France

Face à ces tensions, certains dispositifs comme le télétravail ont pu jouer un rôle d’amortisseur, mais de manière limitée, ne concernant qu’une partie des salariés. 
Comme le montre l’analyse de Claude Pichot (Président d’honneur de l’AFIM, revue Arts et Métiers décembre 2025)  la sinistralité au travail constitue un facteur central, et pourtant largement sous-estimé, de l’absentéisme.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2023, dans le seul périmètre de la CNAM et de la MSA, plus de 913 000 sinistres ont été reconnus, incluant accidents du travail, de trajet et maladies professionnelles. À cela s’ajoutent 1 287 décès pour les salariés relevant de la CNAM, et 171 pour la MSA. Ces atteintes à la santé ne sont pas abstraites : elles se traduisent directement par des arrêts de travail, souvent longs, parfois définitifs. Plus frappant encore, près de 315 000 équivalents temps plein étaient en situation d’incapacité temporaire en 2023, soit un effectif supérieur à celui des armées françaises. Cette “cité invisible” des travailleurs absents, pour reprendre l’expression de l’auteur, illustre l’ampleur réelle du phénomène.

La comparaison avec d’autres formes de mortalité renforce ce constat. Le risque de mourir du travail atteint 0,062 pour 1 000 salariés, contre 0,046 pour 1 000 habitants pour les accidents de la route et 0,0061 pour les homicides. Autrement dit, le travail expose à un risque de décès supérieur à celui de la route ou de la violence criminelle. Et pourtant, cette réalité reste largement sous-estimée dans le débat public. L’absentéisme n’est donc pas un phénomène autonome. Il est, pour une large part, la conséquence directe de la sinistralité au travail. Face à ces constats, la question n’est plus seulement de réguler l’absentéisme, mais de s’attaquer à ses causes profondes.

Réduire durablement les absences suppose un sursaut massif en matière de prévention, capable de diminuer les expositions aux risques, d’améliorer les conditions de travail et de mieux protéger la santé des salariés. Faute de quoi, on continuera à gérer les conséquences… en laissant intacte la mécanique qui les produit.

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