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Transition écologique : les banques à l’épreuve de leur rôle systémique
Luisa Florez, Directrice des Recherches en finance responsable chez OFI-INVEST livre ses réflexions...
En ce premier semestre 2026, les banques européennes retrouvent une place centrale dans les portefeuilles d’investissement, aux côtés des secteurs de la technologie et de l’énergie. Elles sont portées par des valorisations jugées attractives et des perspectives de rentabilité en amélioration. Mais au‑delà de ces considérations financières, le secteur bancaire mérite une attention particulière du point de vue des critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG), en raison de son rôle structurant dans le financement de l’économie réelle.
En tant qu’intermédiaires clés, les banques disposent d’une capacité déterminante pour orienter les flux de capitaux vers les secteurs et technologies nécessaires à la transition écologique. Cette responsabilité s’inscrit dans un contexte de besoins d’investissement appelés à croître durablement. Selon le rapport de la Fédération bancaire française (FBF) publié en 2024 pour la période 2024‑2029[1], le financement de la transition écologique intervient dans un environnement marqué par des besoins d’investissements structurellement croissants, tant pour la décarbonation que pour l’adaptation de l’économie. La Banque centrale européenne (BCE) estime ces besoins à environ 477 milliards d’euros par an[2] pour l’Union européenne afin d’atteindre les objectifs climatiques et énergétiques.
Au-delà de leur rôle de financeurs, les banques constituent également des vecteurs de transmission et d’amplification des risques climatiques pour l’ensemble du système financier. Des travaux récents de la BCE, publiés dans sa Working Paper Series[3], montrent que les expositions bancaires aux risques climatiques peuvent se diffuser à l’économie réelle et accroître la vulnérabilité du système financier. Ces risques se répartissent en deux catégories : les risques pour l’économie réelle et les risques pour la solidité financière des banques.
S’agissant de l’économie réelle, la FBF identifie notamment les risques de perte de compétitivité de l’économie européenne et de retard dans la décarbonation. Les coûts macroéconomiques associés à une transition retardée sont potentiellement élevés. Un rapport de l’Institute and Faculty of Actuaries (IFoA), publié en janvier 2025, estime qu’en l’absence d’action politique rapide face au changement climatique, l’économie mondiale pourrait perdre jusqu’à 50 % de son PIB cumulé entre 2070 et 2090. Ces estimations rejoignent celles de l’OCDE et du NGFS, qui soulignent l’asymétrie des coûts entre action précoce et inaction.
Les risques climatiques sont des risques systémiques
Pour les banques, la BCE qualifie les risques climatiques de risques systémiques. Deux canaux sont particulièrement mis en avant : l’exposition persistante à des actifs susceptibles de devenir échoués, et la concentration des portefeuilles sur des secteurs fortement pénalisés par le risque de transition. Ces facteurs peuvent affecter durablement la qualité des actifs, la rentabilité et, à terme, la stabilité financière.
Dans ce contexte, les données issues de l’étude Banking on Climate Chaos[4] mettent en évidence un décalage persistant entre les objectifs affichés et les flux de financement observés. En 2024, les grandes banques ont engagé environ 508 milliards d’euros auprès des développeurs de combustibles fossiles, soit une hausse de 27 % par rapport à l’année précédente. Douze établissements concentrent à eux seuls près de 40 % du financement mondial des énergies fossiles.
Ce constat doit toutefois être nuancé par des différences régionales. Les banques européennes financent, en moyenne, moins les énergies fossiles que leurs homologues américaines, tant en valeur absolue qu’en proportion de leurs actifs. Cette distinction n’apparaît cependant que partiellement dans le Green Asset Ratio (GAR), qui mesure la part des actifs alignés sur la taxonomie européenne. En moyenne, le GAR des banques européennes demeure proche de 3 %, reflétant davantage les limites méthodologiques de l’indicateur que l’ensemble des efforts de décarbonation engagés.
Dans ce cadre, la démocratie actionnariale constitue un levier complémentaire d’allocation du capital.
Lors des assemblées générales de plusieurs établissements, des votes d’opposition ont ainsi été exprimés contre la réélection de dirigeants ou d’administrateurs en charge de la stratégie et de la durabilité, lorsque les engagements climatiques antérieurs avaient été revus à la baisse. Les taux d’opposition observés ont atteint 8 % chez NatWest* contre la réélection du président du conseil, et environ 5 % chez Goldman Sach*s et JPMorgan* contre la reconduction des fonctions de président‑directeur général. Ces votes traduisent l’utilisation des droits actionnariaux comme outil de gestion des risques de long terme, plutôt que comme un signal symbolique.
In fine, l’enjeu est d’orienter efficacement le capital vers les technologies et infrastructures nécessaires au développement de l’économie européenne. Dans un contexte de transition et de contraintes macroéconomiques et financières accrues, l’activation coordonnée des leviers financiers et de bonne gouvernance apparaît comme une condition clé pour renforcer la résilience de l’économie réelle.
[1] Propositions de banques françaises pour 2024-2029 pour une Europe souveraine et durablement en croissance, 06/03/2024.
[2] Selon la BCE, 477 milliards d’euro par an (l’équivalent de 3% du PIB de l’Europe de 2022) sont nécessaires pour financer la transition écologique. Massive investment needs to meet EU green and digital targets.Pour Bloomberg New Energy Finance c’est 1039 milliards de dollars et pour I4CE ce montant est de 830 milliard jusqu’à 2030.
[3] Working Paper Series, Climate change, bank liquidity and systemic risk. Margherita Giuzio, Bige Kahraman, Jasper Knyphausen. Climate change, bank liquidity and systemic risk
[4] Ces chiffres représentent les données recueillies pour les plus grosses banques au niveau mondial, (65 banques). BOCC_2026_vFINAL.pdf