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30 / 04 / 2026 | 6 vues
Claude François / Membre
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Pluriactivité dans les casinos: Quand la nuit cache le travail dissimulé

On connaissait le cumul emploi retraite, généralement organisé pour combler une baisse de pouvoir d’achat. Dans le secteur des casinos, une tendance encore plus préoccupante s’installe : le « cumul emploi-emploi ». C’est la face sombre de la pluriactivité.

 

Souvent subie, parfois dissimulée, la pluriactivité dépasse la seule sphère sociale et touche au coeur de la réglementation des jeux. Le mot est séduisant, presque libérateur. Il évoque l’autonomie du « slasheur » moderne qui refuse de se laisser enfermer dans une seule case professionnelle. Mais il ne dit rien de ceux qui n’ont pas le choix.


Ce que cachent les mots


Il existe pourtant une autre face de la pluriactivité : celle que l’on pratique non par épanouissement mais par nécessité. Le salarié cumule alors les badges, les vestiaires et les horaires décalés pour se nourrir ou subvenir aux besoins de sa famille.


L’INSEE recensait récemment 2,3 millions de personnes dans cette situation - quasiment 8 % de l’emploi total - dont une part croissante issue des secteurs à bas salaires, comme celui des casinos.


Mais derrière la pluriactivité déclarée, il en existe une autre, plus opaque : la pluriactivité dissimulée, que ce secteur favorise.

 

La nuit : couverture idéale, angle mort réglementaire


Le travail de nuit n’est pas un simple aménagement dans les casinos. Il en est une condition essentielle. Et c’est précisément ce qui favorise un cumul intensif, souvent hors des radars. L’alternance entre horaires nocturnes et activités diurnes permet d’imbriquer plusieurs emplois sans chevauchement visible. Sur le papier, l’organisation paraît rationnelle ; en réalité, elle étend en continu la disponibilité des travailleurs, parfois au-delà de ce que la loi autorise.


Chaque employeur raisonne à périmètre constant, sans vision globale de la charge réelle. Le respect des durées maximales devient alors une fiction : personne ne consolide les heures effectuées.


Prohibées, mais effectives


Le glissement vers le travail dissimulé n’est ni hypothétique ni marginal : activités non déclarées, fausse indépendance, paiements en espèces. Les articles L. 8221-1 à L. 8224-6 du Code du travail les interdisent, mais leur application dépend de la traçabilité des relations d’emploi, rendue difficile par les horaires atypiques et la multi-activité.


Les sanctions n’interviennent qu’a posteriori. Entre-temps, les travailleurs paient le prix : droits inexistants, parcours fragmentés, santé dégradée 

 


Ce que les salariés réclament vraiment : un salaire suffisant


Ce que veulent ces salariés, c’est ne pas avoir à cumuler. La demande de plannings stables, légitime, ne doit pas être mal interprétée : elle ne vise pas à organiser une pluriactivité choisie, mais à rendre supportable une contrainte. Dans un secteur aussi réglementé et exigeant, la pluriactivité devrait rester marginale, limitée à des situations personnelles exceptionnelles, et non devenir une réponse structurelle à des salaires insuffisants.


Qu’un croupier, un chef de table ou un agent en contact permanent avec les jeux doive chercher un revenu complémentaire pour finir le mois n’est pas un problème d’organisation du temps, mais de rémunération.

 

Corriger l’imprévisibilité des plannings sans agir sur les salaires ne résoudrait rien. Ce serait rendre le problème plus supportable sans le traiter et lui donner une apparence d’acceptabilité. Notre syndicat  refuse cette logique. Ce n’est pas à l’employeur d’organiser la débrouille de ses salariés, mais c’est à lui de leur garantir un revenu suffisant.


Quand le travail dissimulé entre dans la salle de jeux


La question ne s’arrête pas aux travailleurs.


Le secteur des casinos est l’un des plus réglementés de France, avec des obligations strictes en matière de contrôle interne, de lutte contre le blanchiment et de sincérité des jeux. Ces exigences reposent sur la vigilance humaine. Or, un salarié qui cumule deux emplois en situation de sous-sommeil chronique ne peut pas maintenir ce niveau d’attention.


La fatigue altère le jugement, fragilise les automatismes et peut conduire à des manquements : vérifications expédiées, irrégularités non signalées, surveillance relâchée. Dans un secteur exposé aux risques de manipulation et de blanchiment, ces défaillances ne sont pas de simples incidents RH, mais des risques réglementaires majeurs, qui engagent directement les directions. Les employeurs qui maintiennent des rémunérations insuffisantes ne jouent donc pas seulement avec le bien-être de leurs salariés. Ils fragilisent leur propre dispositif de conformité.


La grille des minima, thermomètre de la désinvolture


Une récente publication au Journal officiel (18 mars 2026) indique une revalorisation moyenne de 1,41 % de la grille de la CCN des casinos, applicable au 1er avril 2026. Les salaires bruts mensuels vont de 1 850 à 3 326 euros, tous secteurs confondus. En bas de grille, à peine 22 200 euros annuels brut, dans des établissements dont les marges opérationnelles se comptent en dizaines de points de pourcentage, et dont les EBITDA (1) à deux chiffres sont affichés sans complexe dans des communiqués soigneusement rédigés.


1,41 %. Voilà donc ce que valent, aux yeux du patronat de branche, des années de nuits blanches, de week-ends sacrifiés, de fêtes travaillées. Et voilà ce qui pousse, par arithmétique élémentaire, des milliers de salariés vers des activités complémentaires dont personne, côté patronal, ne veut mesurer les conséquences réelles .


Le droit permet la pluriactivité, mais il n’oblige pas à la subir, et il n’autorise personne à en créer les conditions pour s’exonérer de sesresponsabilités.

 

(1). Indicateur de rentabilité opérationnelle d’une entreprise, calculé avant déduction des intérêts, impôts, dotations aux amortissements et provisions. Il mesure la performance du seul cycle d’exploitation, indépendamment des choix de financement et d’investissement.

 

Mettre les employeurs devant leurs responsabilités


Lorsqu’un employeur rémunère ses salariés en dessous du seuil leur permettant de vivre dignement, il organise objectivement les conditions du recours à une pluriactivité qui, dans le contexte des horaires décalés du secteur, favorise le travail dissimulé. La chaîne de causalité est directe. La responsabilité l’est tout autant.

 

  • Sur les salaires : les minima conventionnels doivent être significativement revalorisés en proportion des résultats réels. Des EBITDA à deux chiffres justifient une politique salariale ambitieuse. 1,41 % quand les bénéfices s’envolent, c’est une provocation habillée en négociation.
  • Sur la sincérité des jeux : la réglementation repose sur des salariés en pleine possession de leurs capacités, non sur des travailleurs épuisés et financièrement fragilisés. Tout employeur qui maintient ses agents dans cet état compromet l’intégrité de ses propres opérations.
  • Sur le travail dissimulé : quand un salarié cumule deux emplois pour vivre, ce n’est pas de la pluriactivité choisie, c’est de la paupérisation organisée. La frontière vers le travail dissimulé doit être rappelée avec force : la loi s’impose à tous.

 

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