Organisations
L'Administration en mouvement : le pouvoir d'inter-agir
À l’approche des grands choix démocratiques (élections présidentielle et législatives de 2027) qui attendent notre pays, une tentation réapparaît avec une régularité presque mécanique : faire de la fonction publique la cause principale de nos difficultés. Les annonces autour du nombre de fonctionnaires ou de suppressions de postes tiennent lieu de programme, les effectifs dans la sphère publique deviennent une variable d’ajustement budgétaire, et le débat public s’appauvrit au point d’opposer l’administration aux citoyens et autres acteurs de la société civile.
Cette vision est non seulement réductrice; elle est contre-productive.
La France compte, fin 2026, près de 5,9 millions d’agents publics. Ils enseignent, soignent, protègent, jugent, accompagnent, entretiennent, contrôlent, innovent pour faciliter le quotidien des Français et pour assurer la continuité de la vie collective. Derrière ce chiffre, se trouvent des femmes et des hommes qui font vivre l’école de la République, les collectivités territoriales, les services sociaux ou fiscaux, les établissements et services de santé, les services déconcentrés de l’Etat, les préfectures, les administrations centrales, la diplomatie, la recherche, les universités, la police, la justice, les armées ou encore la sécurité civile. Au total, en y ajoutant les retraités de la fonction publique, plus de 8 millions de forces vives dans le pays.
Lorsque surviennent une pandémie, une catastrophe naturelle, une crise (comme la série d’incendies à l’été 2026) ou une menace sécuritaire, ce sont eux qui répondent présents. La puissance publique ne se résume pas à des textes ou à des institutions : elle repose d’abord sur l’engagement quotidien de celles et ceux qui la servent.
Il serait pourtant tout aussi erroné de considérer que tout va bien. Les attentes des Français évoluent rapidement. Ils ne sont pas toujours satisfaits des délais de réponse ou de la simplicité des démarches administratives. Les contraintes budgétaires sont fortes. Les innovations technologiques (IA, data…) s’accélèrent et bouleversent les organisations. Les transitions écologique, démographique et géopolitique imposent de nouvelles compétences. Les citoyens souhaitent des services pro-actifs, plus simples, plus rapides, plus personnalisés.
Face à ces défis, la réponse ne peut être ni le statu quo, ni le démantèlement des services publics.
Notre pays a besoin d’une administration en mouvement, capable de se transformer sans renoncer à ses valeurs. Une administration, dans ses différentes composantes (Etat, collectivités, sécurité sociale…) qui expérimente davantage, coopère plus étroitement avec les entreprises, les partenaires sociaux les associations, les citoyens. Une administration qui valorise davantage les initiatives, développe la mobilité, investit massivement dans la formation de ses managers et fait confiance à ses équipes.
La fin d'un cycle
Depuis le milieu des années 1990, l’administration a profondément évolué. La diffusion du New Public Management a contribué à renforcer la culture du résultat, la fixation d’objectifs, la responsabilisation des managers publics, l’évaluation des politiques publiques, la maîtrise de la dépense comme de la qualité du service rendu aux usagers.
Ces transformations ont produit des avancées importantes. Elles ont également révélé leurs limites face à des défis dont la nature a profondément changé.
La pandémie de Covid-19 a constitué un révélateur. Les crises climatiques, les tensions sociales et géopolitiques, l’accélération des innovations technologiques, les contraintes budgétaires, les mutations démographiques ou encore la défiance démocratique constituent autant de défis à relever.
Du point de vue des agents comme des usagers, elles s’apparentent à des polycrises : des crises interdépendantes, simultanées et répétitives, qui ne peuvent plus être traitées selon une logique administrative classique. Ce qui oblige à prendre de la distance vis-à-vis de la croyance dans le modèle d’efficience du New Public Management et de compléter l’approche concernant le management public.
Dans cet environnement, l’efficacité de l’administration ne dépend plus uniquement de la qualité de chaque institution prise isolément. Elle repose sur la capacité de l’ensemble des acteurs publics et privés à agir de manière coordonnée.
Du pouvoir d’agir au pouvoir d’inter-agir
L’action publique du XXIe siècle ne consiste plus seulement à décider, réglementer ou financer. Elle consiste à organiser les coopérations.
L’État, les collectivités territoriales, les organismes publics, l'ESS, les entreprises, les associations et fondations, les Universités et Grandes Écoles, les chercheurs et les citoyens produisent désormais ensemble une partie croissante de la valeur publique, au sens de la définition de Mark H. Moore.
Le véritable enjeu devient alors la capacité à créer les conditions de cette coopération. Nous proposons de désigner cette capacité par une notion simple : le pouvoir d’inter-agir.
Fable coréenne : un dîner est organisé en même temps en enfer et au paradis. Les invités se voient attribuer des baguettes de 1 m de long pour manger. En enfer, ils essayèrent tous de les porter à leur bouche, sans y parvenir. Au paradis, ils s’offrirent les uns les autres des mets au bout de leurs baguettes.
Une invitation au débat
À l’occasion de son trentième anniversaire, Penser Public souhaite faire de sa convention nationale des 8 et 9 octobre 2026 à Marseille un lieu de réflexion, de confrontation des expériences et de formulation de propositions concrètes. Pour participer www.30anspenserpublic.com
A très vite
– Florence Arnoux, présidente
– Gilles Duthil, directeur scientifique
– Christelle de Crémiers, déléguée générale
– Et toute l’équipe de Penser public