Baisser le coût du travail crée seulement des inégalités
Depuis presque un demi-siècle, l’idée que comprimer le coût du travail est le principal et le plus efficace moyen de gagner en compétitivité domine la politique économique et industrielle nationale. Clément Carbonnier, statisticien et maître de conférences en économie à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et auteur de "Toujours moins ! L’obsession du coût du travail ou l’impasse stratégique du capitalisme français", tord le cou à une idée devenue un danger national. Il a bien voulu répondre à nos questions...
Au 19ème siècle déjà, les économistes classiques faisaient de la baisse du coût du travail un élément majeur de leurs théories. Depuis quand est-ce devenu en France cette « obsession » qui est le sujet de votre dernier ouvrage ?
Les années 1970 et le choc pétrolier constituent une période charnière. On sort d'une séquence de forte croissance où le partage des fruits était peu coûteux.
Puis tout se tend, avec une construction européenne axée sur la lutte contre l'inflation et la montée du libéralisme économique. C'est là qu'on s'en prend au « suspect habituel » : le poids des salaires. Le patronat change alors de stratégie après la période post-68 et devient plus offensif. Il impose son diagnostic : l'économie française serait malade de son coût du travail. L'idée va s'enraciner et contaminer tous les pans de la politique française, jusqu'à devenir une obsession.
Au départ, il s’agissait d’aider temporairement les entreprises à affronter la crise, dans un contexte où les solutions traditionnelles ne semblaient pas marcher. Comment cela a-t-il fini par s’inscrire dans la durée ?
L’approche dominante du « coût du travail » repose sur une vision simpliste, qui le traite comme une simple marchandise. Il se compose d’un salaire net et d’une partie socialisée sous forme de cotisations sociales ouvrant droit à des prestations (santé, chômage, retraite…).
Pour abaisser son coût, trois leviers existent : réduire les salaires nets, diminuer la protection sociale, ou en modifier le financement. C’est cette dernière option que le patronat défend en priorité, à travers des exonérations de cotisations compensées par l’État. Ces mécanismes devenant coûteux, les gouvernements finissent par cibler la protection sociale, puis le salaire net lui-même en affaiblissant la négociation salariale ou en contournant le statut salarial, par exemple via l’auto-entrepreneuriat.
Confrontée à l’inflation et aux déficits, la gauche ouvre le dossier avant même le « tournant de la rigueur ». La rencontre de 1982 entre le Premier ministre d’alors, Pierre Mauroy, et le président du CNPF, Yvon Gattaz, débouche sur un moratoire sur les charges, amorçant une succession de mesures qui finiront par s’ériger en stratégie. Le déplafonnement des cotisations marque un premier changement majeur : les hauts salaires cotiseront désormais davantage, sans droits supplémentaires.
La gauche cherche à modifier le financement, tandis que la droite veut simplement réduire les dépenses.
Au final, les deux orientations seront appliquées : la droite, victorieuse en 1986, met en œuvre une partie de ses idées ; la gauche, revenue aux affaires, crée la CSG, qui servira ensuite à compenser les baisses de cotisations patronales.
Son plan d’exonérations sera mis en place par la droite dès 1993, avec en plus une réforme des retraites.
Les allégements sont ensuite amplifiés par Alain Juppé puis François Fillon, et jusqu’aux gouvernements d’Emmanuel Macron. La loi Travail de 2016 et les ordonnances de 2017 facilitent la chose en affaiblissant la représentation collective et la capacité à négocier.
Les réformes de l’assurance chômage parachèvent le tout. La baisse des cotisations des salariés renforce le poids de l’Etat dans la gouvernance de l’institution, jusque-là préservée, lui permettant d’instaurer des lettres de cadrage et de baisser in fine l’indemnisation.
Directement, cela réduit les dépenses sociales ; indirectement, le pouvoir des entreprises est renforcé face à des salariés moins protégés et plus enclins à accepter salaires plus bas ou conditions dégradées.
Et voilà comment une seule réforme utilise les trois leviers dont je parlais pour baisser le coût du travail.
Depuis quarante ans, cette logique s’est imposée comme l’axe central – parfois implicite – des politiques économiques françaises. Une continuité à la fois frappante… et préoccupante !
Les effets de ces politiques ne sont pourtant pas toujours facilement identifiables, ce qui les prémunit en quelque sorte contre toute remise en cause. Quelles sont les conséquences de l’obsession pour la baisse du coût du travail ?
Les réformes systémiques, comme celles des retraites, ont entraîné les effets les plus visibles, mais celles concernant la santé ont été tout aussi déterminantes. Le gel prolongé des tarifs médicaux, compensé par l’autorisation de dépassements d’honoraires, a progressivement réduit la part prise en charge par le système collectif au profit d’assurances privées. S’y ajoutent des mesures techniques discrètes diminuant les financements de certaines structures, contraintes de maintenir tant bien que mal leur niveau de service.
Ces mécanismes ont des conséquences plus larges. Les exonérations creusent les déficits publics, justifiant ensuite de nouvelles attaques contre la protection sociale. Cette politique a participé au délitement de la sécurité sociale et à son étatisation rampante.
Les partenaires sociaux ont une marge de manœuvre toujours plus étroite, tandis que l’État fixe les budgets – souvent à la baisse – grâce au projet de loi de financement de la Sécurité sociale et à son plafond de dépenses.
Comptablement, cela fonctionne ; pour la qualité du service, c’est bien moins convaincant. Le risque, c’est de poursuivre au prétexte que la protection sociale ne joue plus son rôle mais coûte très cher, et qu’il faut donc continuer son démantèlement au profit du marché. Un procédé similaire est à l’œuvre avec l’assurance chômage : la suppression de cotisations salariales accroît la dépendance à l’État, qui peut ensuite imposer des orientations plus strictes.
Cette obsession pour la baisse du coût du travail a-t-elle eu les effets attendus, qui justifieraient qu’elle soit devenue le fil rouge des politiques publiques ? Selon une récente note de la fondation Jean Jaurès, la France est l’un des pays d’Europe où les salaires sont le plus concentrés dans le bas de l’échelle, avec 50 % des salariés touchant entre 1 et 1,5 Smic. N’a-t-on pas plutôt assisté à une compression des salaires ?
Le coût du travail au niveau du Smic a clairement baissé. Malgré une croissance faible, les gains de productivité ont progressé là où il a stagné. Avec les allègements, l'État paye presque 40 % du salaire minimum. Pas étonnant qu'il ne veuille pas l'augmenter !
Est-ce que cela a créé de l'emploi ? Non !
Le travail ne réagit pas comme une marchandise classique : baisser son prix n'entraîne pas davantage d'embauches. Tout cela a été mesuré en comparant la situation des entreprises qui en ont bénéficié à celles qui n’y avaient pas droit. Mes travaux sur le CICE pour France Stratégie l'ont confirmé : malgré des dizaines de milliards d'euros publics, aucun impact sur l'emploi. Pas d'effet non plus sur les volumes (les subventions ne sont pas passées dans une politique de prix) ou l'investissement. Les bas salaires n'ont pas bougé, mais dans les entreprises ayant le plus bénéficié du CICE, les rémunérations des cadres ont bondi, absorbant la moitié du dispositif. L'autre moitié s'est dissipée dans les marges et profits, difficilement traçables, même si la période correspond à une forte hausse des dividendes du CAC40.
Le constat est clair : tout miser sur la baisse du coût du travail ne marche pas. Un autre phénomène en découle : le tassement des rémunérations. Le rapport Bozio-Wasmer (2024) pointe l'existence d'une « trappe à bas salaire ». Pour un employeur, augmenter un salarié proche du Smic signifie perdre les allègements, ce qui renchérit fortement l'augmentation. Résultat : la progression salariale est freinée, alimentant la « smicardisation » de l'économie.
Cette politique n’a donc pas créé d’emplois, mais n’a pas non plus permis de concurrencer les pays low cost sur le coût du travail et d’éviter les délocalisations. Quels ont été ses autres effets ?
Qu’on agisse sur les salaires, la protection sociale ou les mécanismes de compensation, la baisse du coût du travail alimente les inégalités. Les 80 milliards d’euros d’allègements de cotisations réduisent soit les ressources de la Sécurité sociale, soit les moyens de l’État pour les services publics lorsqu’il compense ces pertes de la Sécurité sociale. Ce sont les ménages modestes qui en souffrent le plus. Une protection affaiblie accentue leur vulnérabilité et creuse les écarts de conditions de vie.
S’ajoute la baisse d’autres dépenses publiques essentielles (éducation, santé, infrastructures…), détériorant sur le long terme la qualité de vie et affaiblissant la compétitivité, au nom de laquelle tout ceci a pourtant été mis en place.
Les compensations fiscales, via des impôts comme la CSG ou la TVA, pèsent sur l’ensemble de la population et accroissent, elles aussi, les inégalités. Cette politique est-elle à l’origine de la crise du déficit public et de celle de la dette actuelles ? Oui, bien sûr, tout est lié, même si elle n’en est pas la cause unique.
D’autre part, l’obsession du coût du travail a accentué l’écart entre hauts et bas salaires, qui subissent la stagnation. De plus, en affaiblissant le pouvoir de négociation, ces politiques ont aussi laissé les salariés plus fragiles face aux employeurs. Enfin, réduire le travail à un simple coût l’a dévalorisé. Ici encore, ce sont les salariés qui y ont perdu.
Les conditions de travail se sont dégradées, générant plus de souffrance, tandis que les moyens d’y faire face ont été affaiblis : les services de santé ont été détériorés, et la psychiatrie a été particulièrement touchée.
Ce double mouvement crée un système au bord de la rupture, qu’aucune mesure punitive comme l’augmentation des jours de carence ne peut résoudre. C’est un cercle vicieux dont les effets cumulatifs deviennent gravement préoccupants.
La situation ressemble à un cul-de-sac : on ne peut plus baisser le coût du travail pour les employeurs sans appauvrir les travailleurs, ni grever les dépenses publiques. Pourquoi cet acharnement à mener une politique qui ne fonctionne pas ?
Une idée persistante veut que si cela n’a pas marché, c’est parce qu’on n’est pas allé assez loin. Lors de mes travaux sur le CICE, France Stratégie a d’ailleurs atténué nos conclusions en mettant en avant un léger désaccord méthodologique avec une autre équipe, ce qui a nécessité de défendre publiquement nos résultats. L’INSEE a ensuite refait l’étude et montré que même les 100 000 emplois annoncés par d’autres chercheurs n’existaient pas.
Remettre en cause ces politiques n’arrange ni les gouvernements ni certains intérêts privés. Car si la mesure échoue sur le terrain économique, elle opère malgré tout un transfert de valeur : elle « fonctionne » pour ceux qui en profitent. L’explosion des grandes fortunes et la concentration des richesses en témoignent. La classe politique, souvent influencée par des convictions idéologiques et des rapports de force favorables au patronat, accompagne ce mouvement.
Le discours a aussi évolué : l’argument de l’efficacité économique perdant en crédibilité, on parle désormais de justice fiscale pour les riches et entrepreneurs, méritants mais asphyxiés par l’impôt, tandis qu’assistés et fraudeurs se gaveraient d’aides sociales. La concentration croissante des médias entre les mains de grands groupes économiques contribue à imposer ce récit, comme l’a illustré le débat autour de la taxe Zucman. Ce qui rend cette obstination d’autant plus regrettable, c’est que les hausses du coût du travail ont en réalité peu d’effet négatif sur l’emploi.
D’autres pays qui n’ont pas misé sur la baisse du coût du travail, et qui ont parfois relevé nettement leur salaire minimum, ont connu une forte reprise économique.
Sortir de l’impasse est-il possible ? Comment y parvenir ?
Il faut d’abord cesser de voir le coût du travail comme le seul facteur de compétitivité et appuyer la formation, la santé de la main-d'œuvre, les infrastructures, l'énergie et la recherche publique qui nourrit la R&D privée, sans oublier les conditions de travail et les salaires. Les dépenses publiques doivent être vues comme des investissements, et non plus comme des coûts à réduire.
S'acharner sur le coût du travail revient à saboter les conditions de sa propre performance. L'état de dégradation actuelle a pris du temps ; le chemin inverse en prendra aussi. Les effets des mesures ne deviennent palpables que 15 ou 20 ans après, ce qui facilite le déni.
Mais les lignes bougent.
En 2019, une note du Conseil d'analyse économique exprimait des doutes sur les baisses de charges. En 2024, le rapport Bozio-Wasmer proposait une légère réduction des allégements. L’idée a été reprise par Michel Barnier, alors Premier ministre, avant d’être retoquée par les députés, mais cela montre une inflexion malgré tout. On peut enfin avancer des idées sur le sujet sans être traité de fou.
Quant aux moyens, il y a 80 milliards d'euros d'exonérations qui n'attendent qu'une meilleure utilisation… Le reste est un choix de société.