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‘’Mettre le travail en dignité par l’architecture’’ - Hommage à notre ami et collègue, Jacques Boulet
C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris la disparition de Jacques Boulet, architecte, professeur d’université, chercheur et philosophe, expert talentueux avec lequel les équipes de Technologia ont eu la chance de travailler pendant plus d’une dizaine d’années.
Jacques était un homme de savoir, mais surtout un homme de dialogue et de transmission. Architecte DPLG, professeur HDR des écoles d’architecture, philosophe, il a notamment enseigné pendant de nombreuses années à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette. Ses travaux se situaient au croisement de l’architecture, de la philosophie, de la ville et de la réflexion sur les usages et les activités humaines.
Cette approche l’avait naturellement conduit à s’intéresser à une question qui nous était chère à Technologia : quelle place accorde-t-on au travail réel et à ceux qui l’accomplissent lorsque l’on conçoit un bâtiment ou transforme un espace de travail ?
Pendant plus d’une dizaine d’années, Jacques a ainsi accompagné Technologia sur des problématiques particulièrement complexes. Pour des raisons évidentes de confidentialité, nous ne pouvons évoquer les situations ni les organisations concernées, bon nombre de lecteurs de ce texte se retrouveront cependant dans cette activité passée mais nous pouvons témoigner de ce qu’il apportait : une capacité rare à regarder simultanément l’espace, le travail, les organisations et les femmes et les hommes qui les font vivre.
Il savait qu’un bâtiment n’est jamais neutre.
L’architecture peut en effet favoriser les échanges et la coopération des équipes mais aussi perturber la concentration et la qualité du travail. Avec Technologia Jacques a su débusquer des espaces mal conçus ou pensés indépendamment du travail réel, pour à partir de nos travaux, éviter qu’ils ne produisent de l’isolement, des tensions voire une perte de repères ou d’autonomie. Les dizaines de travaux et d’études que nous avons rendu pendant ces années florissantes ont permis ainsi de réduire à la source l’apparition de risques psychosociaux.
C’est autour de ces missions et de cette conviction commune que notre collaboration avec Jacques a pris une dimension particulièrement féconde projet encouragé à l’époque par Mr Hervé Lanouziere et Mr Jean Denis Combrexelle de la Direction Générale du Travail et par Mr Alain Bretagnolle, architecte reconnu au niveau international, qui officiait alors à la gouvernance de l’Ordre des Architectes d’Ile de France. Ayant constaté dans plusieurs dizaines d’expertises réalisées au plus prés du terrain les effets dévastateurs d’un travail d’architecture parfois non satisfaisant ou non abouti, nous avons entrepris de monter ensemble un programme pédagogique de prévention des RPS avec le Pôle EVA (l’outil pédagogique de l’Ordre des Architectes).
Ainsi avec Technologia et le Pôle EVA, Jacques a participé à l’élaboration d’une démarche de formation destinée notamment aux architectes et aux différents professionnels intervenant dans la conception et la transformation des lieux de travail. L’ambition était assez novatrice : faire entrer la prévention des risques professionnels, et notamment des risques psychosociaux, le plus en amont possible dans la conception architecturale. Autrement dit, ne pas attendre qu’un bâtiment soit construit, que les équipes s’y installent et que les difficultés apparaissent pour s’interroger sur leurs conditions de travail….Il fallait apprendre à les anticiper.
Cette formation reposait aussi sur une idée à laquelle Jacques était profondément attaché : la conception des lieux de travail devait devenir interprofessionnelle. Architectes, ergonomes, ingénieurs, spécialistes de la prévention, responsables des ressources humaines, représentants des salariés et acteurs du travail devaient pouvoir confronter leurs regards. Stephanie Guemmi ergonome des organisations et des espaces de travail qui a célébrée en 2023 ses vingt années passées au sein du groupe Technologia, en recevant une médaille du travail, a été la cheville ouvrière de cette belle réalisation aux cotés de l’excellent Florian Bonhomme animateur du Pole Eva.
Des centaines d’architectes et de techniciens ont pu être ainsi formés à cette dimension des RSP car on ne peut réellement concevoir un lieu professionnel sans comprendre le travail qui devra s’y accomplir.
Jacques défendait ainsi une architecture attentive aux usages et à l’activité réelle, une architecture qui ne se limite ni à la forme ni à la technique, mais qui interroge la manière dont les êtres humains vont habiter les espaces, travailler ensemble et transformer ces espaces au fil du temps. Il avait une formule qui résume admirablement cette conception : mettre le travail en dignité par l’architecture. Cette réflexion était en avance sur beaucoup de pratiques de l’époque. Elle reste aujourd’hui d’une remarquable actualité, alors que les transformations du travail, le développement du travail hybride, les espaces flexibles et les nouvelles organisations nous obligent plus que jamais à penser ensemble santé, organisation et environnement de travail.
Mais évoquer Jacques uniquement à travers ses titres, ses publications ou ses responsabilités serait passer à côté de l’essentiel.
Ceux qui ont travaillé avec lui se souviennent de sa culture immense, de sa curiosité, de sa capacité d’écoute et de cette manière très particulière qu’il avait de déplacer une question pour nous obliger à la regarder autrement.
Pendant toutes ces années de compagnonnage avec Technologia, Jacques nous a aidés avec la plus grande bienveillance et une capacité d’écoute exceptionnelle à mieux comprendre quelque chose de fondamental : les lieux dans lesquels nous travaillons participent eux aussi à notre rapport au travail, aux autres et à nous-mêmes.
Prévenir les risques professionnels ne consiste donc pas seulement à intervenir lorsque les difficultés sont là. Cela consiste également à penser, dès l’origine, des organisations et des espaces capables de préserver la santé, la coopération et la dignité de celles et ceux qui y travailleront. Cette conviction faisait profondément partie de Jacques. Elle constitue aujourd’hui une part de ce qu’il nous laisse. Son enseignement, sa sagesse, son humour demeurent à jamais dans nos mémoires et continuent de nourrir les pratiques de notre groupe avec l’implication inspirée des nouvelles générations de professionnels de la prévention autour de Kawtar El-Mouhandisse ou encore Serban Hagau.
À sa famille, à ses proches, à ses amis et à tous ceux qui ont eu la chance de travailler et de penser avec lui, Technologia adresse ses pensées les plus chaleureuses et les plus attristées.