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19 / 03 / 2026 | 28 vues
Jean-Claude Delgenes / Membre
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Addiction à l’alcool au travail : Comment s’en sortir ? Quel rôle pour l’employeur et les représentants du personnel ? 

Les addictions au travail se situent à la croisée de plusieurs enjeux majeurs : santé, sécurité, performance, mais aussi dignité des personnes et responsabilité de l’employeur. En sus de l’employeur les élus du personnel (CSE, CSSCT, délégués syndicaux) ont, à cet égard, un rôle déterminant, à condition de bien maîtriser le cadre légal et d’assumer pleinement leur mission de prévention, sans verser dans le jugement moral.


En 2023, une méta-analyse portant sur 27 études menées dans divers pays a montré que le risque d’accident du travail est multiplié par 1,85 après consommation d’alcool et par 1,47 après prise de drogue, principalement le cannabis. En France dans 25% des accidents mortels sur la route, l’alcool se trouve impliqué. 

Les liens entre consommation de substances psychoactives et sécurité sont fortement établis, même si les chaînes de causalité restent mal documentées aussi une analyse minutieuse des causes réelles d’accidents ou de quasi-accidents, intégrant le contexte psychosocial, est indispensable. 


« Une prévention ciblant uniquement la consommation, sans considérer les causes professionnelles sous-jacentes, ne peut qu’échouer ».



Le Code du travail impose à l’employeur de garantir la santé et la sécurité des salariés. Il doit mobiliser des moyens renforcés pour éviter les accidents du travail liés à l’alcool ou aux stupéfiants. La loi interdit certains comportements (état d’ivresse, mise en danger de soi ou d’autrui, etc.), auxquels s’ajoutent les interdictions relatives à l’usage et à la détention de stupéfiants (art. L3421-1 du Code de la santé publique). Attention : les seules boissons alcoolisées pouvant être introduites dans l’entreprise sont le vin, la bière, le cidre et le poiré ; les spiritueux sont interdits. L’employeur peut, dans le règlement intérieur, restreindre ou proscrire toute consommation d’alcool pour les postes à risque. Des tests d’alcoolémie peuvent être réalisés, mais uniquement pour des postes à risque, de manière proportionnée, non ciblée et surtout non discriminatoire. Les prises de sang sont interdites à l’employeur


En bref, pour agir au mieux, les représentants du personnel doivent parfaitement connaître les textes en vigueur et oser aborder ces questions en réunion de CSE. Il ne s’agit pas de «moraliser les comportements », mais de protéger les personnes et le collectif de travail.


L’alcool demeure, en France, l’addiction la plus fréquente dans le monde du travail. On parle beaucoup des drogues, mais les consommations problématiques d’alcool restent massives, banalisées, parfois intégrées aux usages professionnels (repas d’affaires, tournées, « pots », culture de métier). Parallèlement, on observe une forte progression des drogues illicites, en particulier cannabis et cocaïne, dont les prix ont chuté avec un accès facilité (offre de proximité, commandes en ligne). Cette banalisation ne doit pas tromper : les effets sur la vigilance, le jugement, le rapport aux autres, les risques d’accident et la désinhibition sont bien réels. 

Drogues et addictions au travail, comment les prévenir ?

Dans mon ouvrage récent « Drogues et addictions au travail, comment les prévenir ? » (Éditions Fauves), coécrit avec le professeur et médecin du travail Christophe Rogier, je propose de lire les conduites addictives au travail à partir de trois dynamiques principales, qui doivent structurer l’analyse des élus du personnel :
 

  • L’importation : l’addiction existe déjà dans la vie privée et déborde sur le travail. Le salarié arrive en état d’ivresse, de manque ou sous l’emprise d’un produit. Le travail n’est pas à l’origine de l’addiction, mais il en subit les conséquences.

     
  • L’acquisition : la consommation s’enracine dans la culture de métier. Certains environnements (par exemple la haute couture, la publicité) normalisent l’usage de l’alcool ou de drogues pour « faire comme les autres ». L’addiction se construit alors dans et par le travail.

     
  • L’adaptation : l’usage vise à soulager une souffrance liée au travail lui-même : stress chronique, surcharge, insécurité, désorganisation, tensions éthiques. Le produit devient une réponse individuelle à un problème collectif d’organisation.


Dans ce livre il est mis en évidence les organisations du travail qui encouragent à l’addiction. En effet, certaines situations professionnelles constituent un terrain particulièrement propice:
 

  • Métiers à forte sociabilité où l’alcool est intégré aux pratiques
  • Absence d’exemplarité managériale
  • Intensification du travail et pression à la performance et au sur engagement
  • Forfaitisation du temps de travail des cadres sans contrôle réel de la charge
  • Rémunérations variables favorisant la compétition
  • Précarité ou incertitude sur l’emploi, (insécurité psychique) 
  • Hyper-connexion et monitoring permanent
  • Horaires décalés ou perturbation des rythmes biologiques


Auxquelles il faut ajouter le stress des transports en commun pour se rendre et revenir du travail et la sensible réduction des phases de recomposition physiologique en particulier l’attrition des heures de sommeil (en moyenne perte de 15 minutes de sommeil depuis 2023)


Ces dynamiques montrent combien addictions et risques psychosociaux (RPS) sont indissociables. On ne peut pas lutter durablement contre les addictions sans s’attaquer aux causes organisationnelles qui les alimentent : pression à la performance, réduction des temps de récupération, manque de soutien managérial, conflits de valeurs, défaut de reconnaissance. Inversement, travailler sérieusement sur les RPS suppose d’intégrer la question des usages de substances et des conduites à risque.

Dans ce contexte, quel est le rôle des institutions représentatives du personnel ?

 

  • Alerte et vigilance : repérer les signaux faibles (absentéisme, accidents, tensions, dérapages lors de moments conviviaux)
  • Prévention structurée : négocier l’inscription du sujet dans le DUERP, les plans de prévention et de formation, promouvoir des campagnes d’information qui ne stigmatisent pas, encourager la mise en place de dispositifs d’aide (médecine du travail, cellules d’écoute psy) 
  • Accompagnement vers les soins, accompagnement par un addictologue relais vers des groupes de soutien comme Alcooliques Anonymes (ou Narcotiques anonymes). Sur ce plan il est essentiel de bien comprendre que le soutien de ces groupes s’avère primordial pour éviter une rechute. Pour une réussite durable le suivi par un addictologue doit être complété par ce soutien du groupe pour éviter l’isolement, la solitude et la récidive. 
  • Régulation des règles : discuter le règlement intérieur et les notes de service, s’assurer que les dispositions relatives à l’alcool et aux drogues sont claires.
  • Intermédiation : favoriser un dialogue loyal entre salariés en difficulté, encadrement, employeur et acteurs de santé au travail. Il ne s’agit ni de « couvrir » ni de « dénoncer », mais de permettre un traitement humain, confidentiel et efficace des situations.


Pour assumer ces rôles, les élus doivent être formés. C’est à cette condition qu’ils pourront passer d’une posture réactive (réagir à un incident) à une posture préventive : agir sur les organisations, les pratiques managériales et la culture.


L’appui d’un expert sérieux et connaissant la problématique tant sur le plan médical qu’organisationnel pour analyser, par exemple, les RPS très souvent à l’origine des dépendances s’avère indispensable.  Les élus peuvent en effet, au sein du CSE, demander la désignation d’un expert pour risque grave afin d’établir un diagnostic et des préconisations, et éviter que le traitement des situations ne se résume à l’éviction de la personne sans discussion des causes fondamentales de l’addiction. Le malade de l’alcoolisme a d’autant plus besoin d’aide que pour un alcoolique ce sont 10 personnes dans son entourage qui souffrent. 


Il est temps de sortir de l’hypocrisie collective car il s’agit de transformer les organisations du travail pour qu’elles cessent de produire les conditions mêmes de ces addictions.

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