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20 / 05 / 2026 | 11 vues
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IA et emploi : un basculement silencieux

L’intelligence artificielle transforme déjà le travail. Derrière les promesses de gains de productivité, une recomposition profonde des emplois et des compétences est à l’œuvre. Pour les mutuelles comme pour l’ensemble du secteur assurantiel, cette transition appelle anticipation, dialogue social et responsabilité collective.

 

5 millions d’emplois exposés : une alerte structurante

 

Publiée fin mars par Coface et l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM), l’étude « Emplois, compétences, valeur : ce que l’IA est en train de bouleverser » marque une étape importante dans la compréhension des effets concrets de l’IA sur l’emploi. En s’appuyant sur une analyse fine des métiers et des tâches, elle estime que près de 16 % de l’emploi salarié en France, soit environ 5 millions de personnes, pourraient être exposés à l’automatisation par l’IA à horizon de 2 à 5 ans.

 

La singularité de cette étude tient à sa méthodologie : chaque profession est décomposée en tâches élémentaires, afin d’évaluer leur degré d’automatisabilité. Cette approche met en lumière un phénomène majeur : l’IA ne touche plus seulement les tâches répétitives ou peu qualifiées, mais s’attaque désormais au cœur des activités cognitives et informationnelles.

 

Des métiers qualifiés en première ligne

 

Contrairement aux précédentes révolutions technologiques, ce sont les métiers dits « intellectuels » qui apparaissent parmi les plus exposés. Informatique, ingénierie, fonctions juridiques, support administratif, activités créatives ou encore métiers de l’analyse figurent en tête des secteurs concernés.

 

Autre enseignement marquant : les emplois les mieux rémunérés sont parmi les plus vulnérables, les 10 % de salariés aux plus hauts revenus étant particulièrement exposés à la transformation de leurs tâches. L’étude insiste toutefois sur un point de vigilance essentiel : être « menacé » ne signifie pas être supprimé. Dans la majorité des cas, il s’agit d’une recomposition du contenu du travail, et non d’une disparition mécanique des postes.

 

Quand l’IA entre dans le dialogue social

 

Cette prise de conscience commence à se traduire concrètement dans les entreprises. Comme le souligne Le Mondeles accords d’entreprise abordant explicitement la question de l’intelligence artificielle se multiplient. Entre 2024 et 2025, leur nombre a fortement augmenté, notamment dans les secteurs de la finance, de l’industrie et de l’information.

 

Ces accords portent de plus en plus sur des sujets centraux : impacts sur l’emploi, accompagnement des transformations, formation, reconversion, mais aussi transparence des outils algorithmiques.

 

L’IA n’est plus seulement un sujet technologique : elle devient un objet de négociation sociale, au cœur des équilibres entre performance économique et protection des salariés.

 

Le cas Jack Dorsey : quand l’IA reconfigure l’organisation même du travail

 

Jack Dorsey souhaite transformer sa fintech Block, en un laboratoire d'innovation organisationnelle. Plus concrètement, après avoir réduit fortement ses effectifs (4 000 postes supprimés sur 10 000), il entend désormais chapeauter en direct les 6 000 employés restants et mettre fin aux managers intermédiaires.

 

Ce cas illustre le basculement « basculement silencieux » décrit plus haut et souvent sous-estimé : l’IA ne transforme pas uniquement le contenu du travail, elle transforme la structure même des organisations. L’idée d’un management intermédiaire qui deviendrait moins nécessaire, dans certaines configurations, renvoie à une réalité émergente : à mesure que l’IA automatise la coordination, la production d’information, le reporting, la planification et une partie de l’arbitrage, les organisations peuvent être tentées de s’aplatir, en rapprochant la décision de l’exécution.

 

Le secteur de l’assurance face à ses propres tensions

 

Dans l’assurance, cette tension est déjà perceptible. L’Argus de l’assurance souligne que, si l’emploi a longtemps progressé dans la branche, les effets sociaux de l’IA commencent à se faire sentir : restructurations, réorganisations, transformations rapides de certains métiers, notamment dans l’assistance, la gestion ou la relation client.

 

Les directions mettent en avant la montée en compétences et la transformation des métiers, tandis que les organisations syndicales expriment des inquiétudes sur l’ampleur et le rythme des suppressions potentielles de postes. L’émergence de l’IA « agentique », capable d’intervenir de manière autonome dans des processus complexes, accentue ces interrogations.

 

Un enjeu éminemment mutualiste

 

Pour les mutuelles, la question de l’IA et de l’emploi dépasse largement le cadre de la compétitivité. Elle renvoie à des valeurs fondatrices : solidarité, sécurisation des parcours professionnels, accompagnement dans la durée et qualité du service rendu.

 

Une organisation « aplatie » par l’IA peut améliorer la réactivité — mais elle peut aussi fragiliser les collectifs, accélérer les cadences, isoler les équipes ou diluer la responsabilité.

 

La priorité mutualiste est donc de mettre des garde-fous : transparence sur les usages, accompagnement managérial, droit à la formation, repères de qualité, et maintien d’une relation humaine dès qu’il s’agit de fragilité, de prévention, d’accès aux droits et d’orientation dans le système de santé.

 

Plus que jamais, le futur du travail dépendra des choix collectifs opérés aujourd’hui.

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