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08 / 07 / 2026 | 15 vues
Rodolphe Helderlé / Journaliste
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Direct du 23 juin

Comment le CSE peut anticiper, alerter et agir face au risque de défaillance d'entreprise ?

70 000 défaillances d'entreprises en 2025. 120 000 emplois détruits. Des chiffres records. Mais la défaillance n'est pas une fatalité. Les signaux d'alerte existent souvent bien avant que la crise n'éclate. Encore faut-il savoir les lire et disposer des bons interlocuteurs pour les interpréter. Retour sur le direct du 23 juin organisé par Miroir Social en partenariat avec Technologia Expertises. 




Face à une situation dégradée, des employeurs partagent l'incertitude en amont et associent le CSE à la recherche de solutions, et ceux qui verrouillent l'information jusqu'au bout avec un climat social qui se délite bien plus vite. Des signaux d'alerte existent : le rythme des affaires qui rentre ou pas, la production qui ralentit ou au contraire s'emballe sans commande derrière (signe qu'on anticipe un coup dur en stockant), les délais de paiement fournisseurs qui s'allongent, un simple message annonçant un décalage de quelques jours dans le versement des salaires.  “Je plaide pour la mise en place d'indicateurs trimestriels partagés par les directions avec les représentants des salariés quand cela va bien : niveau d'activité, carnet de commandes, marge. Il ne s’agit pas de détailler chaque indicateur mais c’est un gage de confiance. Un dialogue social de qualité, où les élus disposent d'une lecture fiable de la situation économique, constitue en lui-même un facteur de prévention”, explique Eric Bertin, directeur de mission chez Technologia Expertises pour éviter  le “trop tard” qui conduit à des issues très dégradées pour l’emploi. “Le CSE n'a plus qu'une marge de manœuvre qu’une fois placée en redressement judiciaire. Le meilleur moyen d'agir, c'est d'anticiper. Cela passe par l’expertise annuelle sur les comptes. Dans les groupes, c’est l’occasion de détricoter la mécanique des prix de transfert au sein des groupes, mieux identifier les frais de holding et localiser la marge”, poursuit Eric Bertin qui n’oublie pas de parler du droit d’alerte économique que peuvent activer les CSE mais un cofinancement à 20 % depuis les ordonnances Macron de 2017. Un levier qui doit d’autant plus se préparer et se documenter alors les directions sont aujourd'hui rodées à le contester. 

Croiser les regards


Secrétaire fédérale adjointe de la FEC-FO sur le périmètre commerce et services, Carole Prioult construit sa méthode autour d'un principe simple : croiser systématiquement le terrain, l'économique et le stratégique, sans jamais s'arrêter à un seul niveau de lecture.
 

Le terrain d'abord : sous-effectif, arrêts maladie, accidents du travail, missions ajoutées sans reconnaissance — ce sont, les tout premiers signaux, ceux que l'on capte au contact direct des salariés dans les établissements. “C'est précisément quand tout semble aller bien économiquement qu'il faut s'alerter dès les premiers signaux de terrain”, explique t-elle. Vient ensuite le croisement avec les données de la consultation sur la politique sociale — turnover, absentéisme, recrutements gelés — pour vérifier si le ressenti de terrain se confirme dans les chiffres. Puis l'analyse économique et financière proprement dite, avec une vigilance particulière sur une ligne comptable trop souvent opaque : les « management fees », derrière lesquels se dissimulent des flux financiers difficiles à tracer. Enfin, le troisième pan — le plus délicat à manier collectivement — l'orientation stratégique de l'entreprise, à replacer dans son secteur et son contexte national ou international. Le cas GoSport illustre bien le cas d’une direction paralysée par l'absence de choix identitaire assumé, voulant  faire un peu de Decathlon, un peu d'Intersport, jusqu'à ne plus avoir d'identité du tout et qui escomptait augmenter le chiffre d’affaires tout en réduisant les effectifs de vendeurs. Des contradictions que le cabinet d’expertise (Technologia) missionné n’avait pas manqué de relever dans son rapport. “Le recours à l’expertise s’imposait mais il a fallu du temps pour convaincre les élus de la voter face aux pressions de la direction”, souligne Carole Prioult. Une stratégie alignée avec le rapport se met en place avec le nouveau DG nommé par le repreneur mais l’histoire se termine à la barre du tribunal de commerce avec une reprise par Intersport, sur fond de disparition de 38 millions d'euros de trésorerie, objet d'une enquête toujours en cours pour détournement de fonds en bande organisée.

L’arme de la communication 


En 2024, la FEC-FO a diffusé un communiqué de presse sur la façon dont la filiale française d’Alexander McQueen (groupe Kering) enchaînait les fermetures de points de vente gérées via des ruptures conventionnelles individuelles plutôt qu'un plan social assumé pendant que la comptabilité révélait d'importants transferts financiers vers le groupe. La communication a été reprise par la presse spécialisée. La direction a retenu la leçon. C’est un PSE qui est ouvert lorsque des points de vente ferment. De quoi  ouvrir des droits aux salariés (congé de reclassement, formation) qu'une simple rupture conventionnelle ne leur aurait jamais donnés. Reste que les sites ferment. « On se demande si ce sont les filiales qui portent la holding, ou l'inverse », considère Carole Prioult
 

L’accompagnement des élus dans la communication, d’abord auprès des salariés, fait partie de la mission des cabinets d’expertise. Comment faut-il présenter les choses quand la situation économique se tend ? Avec quel timing ?. “La crainte des élus à faire la lumière sur la situation est compréhensible mais cela n’évite pas le danger. On peut se raconter une histoire tant qu'on a envie d'y croire  Un salarié informé, c’est celui à qui l'on donne les moyens d'arbitrer sa propre vie”, souligne Eric Bertin


Dans le CFA où travaille Yoan Samaké, enseignant et représentant syndical CGT (SNPEFP), le CSE ne joue pas son rôle alors que l’organisme de formation vient de recevoir une deuxième alerte du commissaire aux comptes. La première alerte, en janvier, n'avait suscité aucune réaction du CSE ; la seconde, fin mai, n'a été traitée en réunion ordinaire que le 23 juin. Les consultations obligatoires ne sont pas respectées et sans surprise il n’y a pas de recours à expertise, ni sur le volet financier ni sur les risques psychosociaux. “Il n’y a qu’un seul éclairage possible de la situation, celui de la direction, validé sans discussion. Le même jour où l'ordre du jour affiche un résultat d'exercice proche de -500 000 euros et une lettre d'alerte du commissaire aux comptes évoquant une « restructuration », le point suivant porte sur le choix du restaurant de rentrée et le montant des chèques cadeaux”, illustre Yoan Samaké qui rapporte avoir été sidéré par ce déni. Avec l’ancienne direction du CFA, les indicateurs financiers clés étaient partagés en CSE. Un temps bien révolu où la CGT était alors majoritaire au CSE de ce CFA….
 

Et Eric Bertin de conclure, “l'anticipation ne relève pas seulement de leviers comme l’expertise ou le droit d'alerte mais d'une culture du dialogue à construire en amont, avant que la seule option restante ne soit de gérer l'inéluctable.”