Participatif
ACCÈS PUBLIC
24 / 06 / 2026 | 17 vues
Attron AHOBO / Membre
Articles : 1
Inscrit(e) le 24 / 06 / 2026

Quand un simple courriel devient une épreuve

Un matin, je n'ai pas réussi à ouvrir ma messagerie professionnelle. Ce geste anodin a marqué le début d'une prise de conscience : ce n'était pas le travail qui m'épuisait, mais la tension permanente qui l'entourait. Un récit sur l'usure invisible, les limites du dévouement et la nécessité de réapprendre à s'écouter.

 

Quand un simple courriel devient une épreuve
 

Pendant longtemps, j'ai cru que la difficulté venait de moi.
 

Lorsque j'ai été nommée à un poste à responsabilité au sein d'une institution publique, j'ai accueilli cette promotion avec fierté. Je voyais cette nomination comme une marque de confiance. Je croyais au service public, à la valeur du travail bien fait et à l'importance de l'engagement professionnel.
 

Comme beaucoup, j'ai accepté les nouvelles responsabilités sans vraiment me demander pourquoi le poste était vacant ni combien de personnes l'avaient occupé avant moi. Je me suis adaptée. J'ai appris les procédures, étudié les dossiers, répondu aux sollicitations. Je pensais que les difficultés rencontrées étaient normales. Après tout, toute prise de fonction exige un temps d'apprentissage.
 

Mais peu à peu, quelque chose a changé.
 

Ce n'était pas la charge de travail elle-même. J'avais déjà connu des périodes intenses. Ce n'était pas non plus un conflit ouvert. Personne ne criait. Personne ne m'humiliait publiquement. Les échanges restaient courtois, professionnels, parfois même bienveillants en apparence.
 

Pourtant, une tension diffuse s'est installée.
 

Je me suis mise à relire plusieurs fois chacun de mes courriels avant de les envoyer. À anticiper les objections avant même qu'elles ne soient formulées. À peser chaque mot, chaque formule, chaque prise de position. Je voulais être irréprochable. Je voulais éviter l'erreur, la remarque, la correction.
 

Progressivement, j'ai cessé de travailler uniquement pour accomplir mes missions. Je travaillais aussi pour prévenir toute critique possible.
 

Mon entourage professionnel n'aurait probablement rien remarqué. J'étais toujours présente, toujours efficace, toujours impliquée. Mais intérieurement, quelque chose se contractait.
 

Le premier signal est venu du corps.
 

Un sommeil plus léger. Une fatigue persistante. Une appréhension diffuse avant certaines réunions. Puis une réaction qui m'a surprise : l'accélération du rythme cardiaque à la simple vue de certains rendez-vous inscrits dans mon agenda.
 

Je continuais pourtant à me dire que tout cela relevait de l'exigence professionnelle. Que je devais simplement mieux m'organiser, mieux anticiper, mieux gérer.
 

Jusqu'au jour où je n'ai pas réussi à ouvrir ma messagerie.
Je me souviens très précisément de ce moment. J'étais assise devant mon ordinateur. J'avais allumé l'écran, ouvert mes dossiers de travail et commencé ma journée comme d'habitude. Puis j'ai affiché ma boîte de réception.
 

Parmi les messages non lus figurait un courriel provenant d'une personne avec laquelle les échanges étaient devenus, au fil du temps, synonymes de vigilance permanente.


Je suis restée immobile.
J'ai ressenti une chaleur dans la nuque, une tension dans l'estomac, une accélération du pouls.
Et j'ai fermé la fenêtre sans ouvrir le message.
Ce geste, en apparence insignifiant, a constitué pour moi un véritable choc.


Je n'étais pas quelqu'un qui évitait les difficultés. J'avais toujours répondu, assumé, fait face. Pourtant, ce matin-là, mon corps a refusé avant même que mon esprit ne comprenne pourquoi.
C'est alors qu'une pensée s'est imposée à moi :


« Je n'ai pas peur du travail. J'ai peur du regard posé sur mon travail »
 

Cette phrase a marqué un tournant.
 

Pendant des mois, j'avais attribué mon malaise à une insuffisance personnelle. Je pensais manquer de compétences, de confiance ou de résistance. En réalité, ce qui m'épuisait n'était pas seulement la charge de travail. C'était l'évaluation implicite et permanente. La nécessité de prouver sans cesse sa légitimité. L'obligation de s'ajuster continuellement à des attentes rarement formulées mais toujours présentes.
 

J'ai alors commencé à comprendre que certains environnements professionnels produisent une forme d'usure silencieuse.
 

Une usure qui ne résulte pas forcément d'actes spectaculaires ou de comportements ouvertement hostiles. Elle naît parfois de micro-ajustements répétés, de remarques apparemment anodines, d'une vigilance constante qui finit par être intériorisée.


On continue à travailler. On continue même souvent à bien travailler.
Mais on se contracte.
Et lorsque l'ouverture d'un simple courriel déclenche une réaction physique disproportionnée, il devient légitime de s'interroger.
Non seulement sur soi-même.
Mais aussi sur le cadre dans lequel on évolue.
Nommer cette réalité n'est pas une accusation. C'est une nécessité.
Parce que la conscience professionnelle ne devrait jamais conduire à l'effacement de soi.
Parce que l'engagement ne devrait pas exiger la peur.


Et parce qu'aucune mission, aussi noble soit-elle, ne devrait coûter l'intégrité intérieure de celles et ceux qui la portent.

Pas encore de commentaires